La conservation du patrimoine enflamme les imaginations dans des situations aussi dramatiques que celle créée en Afghanistan par les talibans, ne provoque que l'ennui dans d'autres circonstances, par exemple quand elle fait l'objet du premier numéro du nouveau Journal de l'Office fédéral de la culture, dont le graphisme terne n'arrange rien (Le Temps du 26 février). En réalité, la notion de conservation, qu'il s'agisse de patrimoine ou d'autre chose, suscite rarement de l'enthousiasme, apparentée qu'elle est avec celle de conservatisme.

Pourtant, assimiler les «forces de conservation» aux «forces conservatrices» est un peu court, comme le montre Pierre Bourdieu dans un récent numéro de Manière de voir, publication du Monde diplomatique, intitulé «Penser le XXIe siècle» (si la double mention de Pierre Bourdieu et du Monde diplomatique vous donne de l'urticaire, je ne vous en voudrai pas de passer à l'article d'à côté...).

Ce que dit Bourdieu, en résumé, c'est que, contrairement aux «forces conservatrices», purement passéistes, les «forces de conservation», en tant que «forces de résistance» à la destruction de ce qui fait de nous des êtres humains civilisés, peuvent être éminemment progressistes; elles poussent en effet à inventer un monde vraiment nouveau – dont la nouveauté ne consisterait pas à mettre cyniquement en pièces les acquis, mais à les reformuler en fonction de la donne actuelle.

Sur le plan sociopolitique, dont parle Bourdieu, il s'agit de conserver et revisiter des valeurs comme la solidarité ou le bien public. Sur le plan culturel, on peut penser par exemple au travail de l'artiste sud-africain Willem Boshoff, présenté dans Le Temps du 27 février, qui consiste à sauver la mémoire des langues et des plantes de son pays en l'inscrivant dans des œuvres contemporaines formellement audacieuses et pleines de poésie. Une manière de résister à l'anéantissement de notre perception de la temporalité par la dictature de l'instantanéité.