«Une fille coincée, ça passe, mais un mec, faut qu'il soit cool» disait l'autre jour une collégienne à une autre en gare de Renens. Comme quoi les nouveaux mots ont une fâcheuse tendance à se mettre au service des idées vieilles. Mais passons, ou plutôt glissons, surtout ne nous énervons pas. Tenez, à coup sûr il ne s'énerve jamais, le jeune homme au look casual, négligemment affalé dans un fauteuil troué, sur la brochure publicitaire printanière d'une maison de mode. Le slogan «Cool!» éclate au-dessus de lui en lumineuses lettres jaunes – le jaune acide et frais d'un sorbet au citron.

La fraîcheur que dégage l'adjectif cool s'oppose aussi bien au froid glacial de cold qu'à la chaleur torride de hot. Froides et rigides comme des cadavres sont les exigences de l'esprit de lourdeur, qui imposent le costume trois pièces et la cravate bleu marine à nos idées, à nos envies, à nos amours. Dangereusement chaudes sont les passions, privées et politiques, quand elles nous poussent à des comportements totalitaires. Alors que fraîches, exquisément cool sont la désinvolture et la spontanéité de qui sait rire de soi-même et des autres, prendre de la distance, se relaxer.

Le mot cool plaît aux jeunes, même ceux qui ont des idées vieilles, parce qu'il est d'aujourd'hui. Mais l'esprit de légèreté auquel il renvoie a des ascendants illustres: «Et pour moi aussi, pour moi qui suis porté vers la vie, les papillons et les bulles de savon […] me semblent le mieux connaître le bonheur», écrivait par exemple, il y a plus d'un siècle, Nietzsche, grand pourfendeur des règles formelles et des morales ossifiées. Dans sa philosophie résonne «un air de danse qui moque l'esprit de lourdeur, ce démon très haut et tout-puissant dont ils disent qu'il est le maître du monde».

Depuis 1883, l'esprit de lourdeur n'a pas perdu de son pouvoir. Ce qui a changé, c'est que pour le narguer nous préférons désormais, à l'art de la danse – qui a le pouvoir de recréer l'espace – l'art de l'esquive et de la glisse. Question d'attitude devant le risque de vivre.