L'initiative «Rues pour tous» pose la question de la bonne vitesse de déplacement des véhicules dans nos villes, l'initiative «Oui à l'Europe» («L'Europe avance, la Suisse regarde») celle de la bonne vitesse de déplacement de notre pays sur l'autoroute du futur. Dans les deux cas il s'agit de mobilité, le problème étant de savoir quelle est la meilleure posture pour adorer cette déesse tutélaire de nos sociétés.

La mobilité de l'esprit et la mobilité des corps n'ont pas toujours eu le même rapport avec la sphère des valeurs. Avec l'entrée dans la modernité, la mobilité de l'esprit a pris une connotation opposée à sa connotation ancienne. Identifiée à la mobilité de l'humeur (qui n'est qu'une sous-catégorie de l'esprit), et volontiers associée à «la femme», comme nous le rappelle l'opéra, elle a longtemps renvoyé aux notions de «caprice, fluctuation, inconstance, instabilité» (liste du Petit Robert), choses qui faisaient désordre dans l'entreprise comme dans le foyer conjugal. Elle est désormais devenue une qualité indispensable pour vivre dans la joie fusions et divorces, ces deux moments clés de l'existence de l'homo mutans contemporain.

En revanche, la mobilité des corps – propriété physique des gens en bonne santé, indicateur économique lié à la prospérité, droit inaliénable de la personne humaine – a toujours bénéficié, en tout cas en démocratie, d'une réputation honorable. Mais récemment on l'a vue se parer d'une sorte d'aura sacrée totalement disproportionnée avec ses avantages objectifs. Dans un monde fasciné par le fantasme d'ubiquité, elle est devenue l'équivalent du Bien Suprême. L'ennui, c'est que la mobilité de certains corps – ceux propulsés en avant par leur carapace de tôle – fait sérieusement obstacle à celle d'une autre catégorie de corps, ceux qui ont la prétention de se mouvoir tout seuls.