Critique: Sir Simon Rattle et les Berliner Philharmoniker à Lucerne

Chostakovitch à la tension suffocante

Des notes égrenées au célesta, comme une lueur étrange dans un paysage désolé et blafard. De longues secondes de silence. Le public a retenu son souffle avant d’applaudir Sir Simon Rattle et les Berliner Philharmoniker, mardi soir au Festival de Lucerne. La 4e Symphonie de Chostakovitch s’achève dans cette atmosphère de relâchement après une tension presque insoutenable.

Simon Rattle a parfois la réputation d’être un chef trop anglais, qui n’ose pas aller au bout des contrastes dynamiques et de la charge expressive. Et pourtant, lui et ses musiciens sont parvenus à imprimer une énergie colossale à cette œuvre d’une audace extraordinaire, probablement la plus expérimentale des symphonies de Chostakovitch.

En première partie de soirée, le chef âgé aujourd’hui de 60 ans dirigeait les Variations sur un thème de Frank Bridge de Britten – une œuvre de jeunesse pour cordes seules. Comme on pouvait s’y attendre, il est très à l’aise dans cet idiome. Ce qui frappe, c’est la couleur des cordes des Berliner Philharmoniker. Il y a là une densité très allemande, qui tranche avec les formations de chambre habituellement sollicitées pour cette œuvre.

Dès l’incipit de l’œuvre, les pizzicati sont puissants, avec un jaillissement d’énergie aux violons. Puis les sonorités basculent vers des textures plus ouatées et vaporeuses sans perdre en consistance. On apprécie la vigueur de la «Marche» (Variation 2), ce mélange de sensibilité britannique et de rigueur germanique dans la «Romance». L’«Aria Italiana» est une parodie du style rossinien à la verve débridée. L’ironie derrière la «Valse viennoise» est très bien rendue, avant le «Moto Perpetuo» à la virtuosité impeccable. La «Marche funèbre» est très intense. Bref, ces Variations sont servies par un orchestre de luxe.

Créée en 1961 seulement, la 4e Symphonie de Chostakovitch – jugée trop formaliste et futuriste – connut vingt-cinq ans de purgatoire après avoir été condamnée par le régime communiste. L’œuvre ne cesse d’osciller entre le beau et le laid, le sublime et le banal, l’espoir et la désolation – parfois les deux en même temps – dans un esprit très «mahlérien». Elle réclame un souffle savamment distillé sur sa durée, sinon le chef vide toutes ses cartouches dès la première minute.

A cet égard, il est fascinant de voir Simon Rattle contenir son geste dans le début du premier mouvement alors que la musique – aux dissonances fracassantes – dégage déjà un maximum de décibels! De nombreux passages sollicitent les vents et cuivres en solo, comme le basson ou le cor anglais. Or, avec un orchestre de solistes comme les «Berliner», ces interventions sont de très haut niveau. Le très rapide fugato aux cordes dans le premier mouvement – créant la sensation d’un cyclone – est d’une virtuosité sidérante. Et l’on s’amuse en entendant cette allusion à La Flûte enchantée de Mozart dans le vaste mouvement final.

Les extrêmes dynamiques (avec des fortississimi!), les piccolos perçants, les phrases désolées aux cordes, tout cela est très bien rendu. Les Berliner Philharmoniker ne seront jamais capables de produire des sonorités «laides», à la différence d’une formation russe, qui sonne habituellement plus âpre et rugueuse. On ne fait pas d’une Mercedes une Skoda. Mais cette interprétation vous saisit aux tripes. Le chef anglais et ses musiciens ont été très justement ovationnés.