jazz

Chris Potter en urbaniste utopique

Le saxophoniste se donne les moyens de son ambition dans une œuvre parfaitement maîtrisée

Chris Potter en urbaniste utopique

Le saxophoniste se donne les moyens de son ambition dans une œuvre parfaitement maîtrisée

Genre: jazz
Qui ? Chris Potter Underground Orchestra
Titre: Imaginary Cities
Chez qui ? (ECM/Musicora)

Le jazz a perdu ses chefs de file? Vrai. Comme tous les autres arts parvenus à maturité, à un point où tous les interdits ont été abolis et les territoires défrichés, dans une perspective linéaire d’évolution ou de fuite en avant. D’où le soupçon aujourd’hui diffus d’une mort du jazz. Comme s’il y en avait une de l’architecture, ou du cinéma, ou de la danse, eux aussi parvenus à un apparent point d’essoufflement où plus grand-chose n’est à tenter dans l’émancipation des codes. Il y a pourtant (presque, soyons justes) autant de voix passionnantes aujourd’hui qu’hier qui s’élèvent à gauche et à droite, latéralement par rapport à l’autoroute de l’évolution, et qui rendent pathétique cette thèse crépusculaire de la fin d’un art aussi friand de métamorphoses. On continue de respirer, malgré les progrès alarmants de la pollution. Chris Potter, lui, souffle encore et toujours dans son biniou, et on pense à lui sitôt qu’il s’agit d’évoquer ce que le jazz peut avoir de plus dynamique un siècle après sa naissance enregistrée.

Il le prouve une nouvelle fois, mais peut-être de façon plus formellement novatrice avec cette suite en quatre tableaux qu’il intitule non sans velléités utopistes Imaginary Cities, et autour de laquelle gravitent, également de sa plume, quatre autres pièces en parfaite symbiose stylistique. Il ne se lance pas dans l’évocation de ce paysage urbain alternatif armé de son seul saxophone et épaulé par ses comparses habituels. Certains sont là, tel le créativement bouillonnant Craig Taborn au piano, mais intégrés dans la structure à la fois plus étoffée et plus spacieuse du bien nommé «Underground Orchestra». Alors, bien sûr, on se gardera de surinterpréter, même si les sous-titres accolés à chaque mouvement y invitent, ce qui reste avant tout un monde de sons régi par ses ­propres lois et non un ersatz de représentation figurative ou de prêchi-prêcha bien-pensant. Mais on ne peut enlever à la musique toute dimension référentielle: quand un son fait manifestement sens, on est autorisé à questionner l’intention de son auteur, avec la même prudence que dans l’exercice de l’interprétation de texte. Pistes donc, en forme de discours poétique.

Si la Suite s’ouvre en tendresse, c’est bien parce qu’elle se veut l’évocation imaginaire, décalée et un peu désabusée du phénomène aliénant par excellence, la ville moderne. Nommer ce premier mouvement «Compassion», c’est dire, par des mots, à la fois son désaccord, la part que l’on prend à une déchéance, et l’espoir d’y trouver une issue. Mais c’est aussi, quand la musique s’anime jusqu’au bouillonnement, l’exprimer par des sons, qui s’achemineront éventuellement vers une résolution, dans les deux sens du mot. «Dualities» est peut-être le mouvement qui déploie le plus brillamment les ressources de l’écriture (le début évoque la ­richesse harmonique d’un Bill Holman) et de l’instrumentation, greffant le marimba narquois de Steve Nelson sur un quatuor à cordes lancinant emmené par le violon de Mark Feldman. Si on ne trouve pas dans «Disintegration» les convulsions attendues d’une apocalypse, c’est parce que le propos est décidément autre. Un soprano (Potter y est aussi pointu qu’au ténor) survole un paysage intrigant, en partie celui de la pochette, où tout se serait soudain figé dans l’attente d’un nouveau souffle. Celui de «Rebuilding», volet ultime et vitaminé de cette rêverie sur la cité idéale où serait atteint l’improbable équilibre (on est, rappelons-le, dans une utopie) entre une énergie qui ne broie pas et une intériorité contemplative ouverte sur l’action.

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