Cinéma

«Chris the Swiss», le jeune homme et la guerre

Anja Kofmel retrace, à travers témoignages et séquences d’animation, le destin tragique de son cousin, tué pendant le conflit des Balkans. Une grande réussite

Anja Kofmel avait 10 ans. Elle dessinait une coccinelle lorsqu’elle a appris que son cousin était mort «dans la vaste plaine d’un pays lointain». Attiré par le danger et les extrêmes, mû par cette pulsion romantique qui mène Rimbaud ou Corto Maltese là où le destin du monde saigne, Christian Würtenberg avait déjà traîné ses guêtres en Namibie. Le 6 octobre 1991, il prend le train pour la Yougoslavie. Le 7 janvier 1992, il est retrouvé étranglé dans un champ de Croatie.

Pendant des années, Anja Kofmel a fait des cauchemars sur des pays «avec des plaines aussi vastes que des mers où les gens disparaissent». Elle n’a pas cessé de dessiner des coccinelles, a étudié l’animation à la Hochschule Luzern. Elle n’oublie pas son cousin. Elle lui consacre un court métrage d’animation, Chrigi, qu’elle transforme aujourd’hui en documentaire de long métrage.

Chris the Swiss tient du travail de deuil et du devoir de mémoire. Très émouvant, il amène aussi de sombres éclairages sur la «sale guerre» qui a embrasé les Balkans à la fin du XXe siècle.

La cinéaste remonte la piste de Chris. Elle interviewe ses parents, son frère plein de colère et de culpabilité. Elle prend le train pour Zagreb, descend à l’Hôtel Intercontinental, le QG des journalistes de guerre, rencontre d’anciens mercenaires. A travers leurs témoignages se dessinent les horreurs d’un conflit fratricide, mutilant et tuant les civils. Reviennent les spectres les plus terribles du passé, ces anciennes factions fascistes que sont les Tchetniks serbes et les Oustachis croates.

«A la guerre, on ne choisit pas entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire.» La présence en ex-Yougoslavie de l’Opus Dei est évoquée, car la Croatie était considérée comme «la dernière frontière du christianisme». Anja Kofmel interroge même Ilich Ramirez Sanchez, dit Carlos, par téléphone. Pour le terroriste incarcéré, Chris a été exécuté car il était un agent secret suisse…

Chien de guerre

Un peu journaliste, se rêvant écrivain, le jeune Suisse a intégré une troupe paramilitaire et fini étranglé par ses frères d’armes, sous les ordres d’Eduardo Rozsa-Flores, dit Chico, un chien de guerre dont l’unité aurait perpétré des massacres en Slavonie.

Pour retracer le parcours de Chris, la réalisatrice recourt non seulement à des documents d’époque mais aussi à des séquences d’animation. Elle brosse de magnifiques camaïeux vibrant de noirceurs, dont les ombres sont comme des nuées de cendre. Ces sombres tableaux expriment de façon plus fantasmatique l’accomplissement tragique d’un destin au cœur du chaos. Au dernier plan une écharpe emblématique s’engloutit dans un tourbillon. Alliant rigueur journalistique et puissance artistique, Chris the Swiss est une réussite majeure.


Chris the Swiss, d’Anja Kofmel (Suisse, Croatie, Allemagne, Finlande, 2018), 1h30.

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