Photographie

«Le Christ est devenu un personnage de fiction»

L’universitaire Nathalie Dietschy publie une somme aux éditions Alphil sur la représentation de Jésus dans la photographie contemporaine. Passionnant

Officiellement, la photographie a été inventée 1839 ans après la naissance du Christ. Jésus, pourtant, est devenu une icône photographique. Dès les débuts du medium, quelques artistes dont l’Américain Fred Holland Day tentent une représentation du messie. Evidemment, cela fait scandale; quel modèle pour prétendre incarner le fils de Dieu? Il faut attendre un siècle environ pour que le Christ revienne en force dans la photographie. Désormais, sa douce figure abreuve l’art contemporain d’ici et d’ailleurs, la publicité et même les reportages de guerre.

La Lausannoise Nathalie Dietschy a consacré dix ans et une thèse à la question, dont elle publie aujourd’hui la substance aux éditions Alphil. L’ouvrage, 360 pages à mi-chemin entre le beau livre et l’essai scientifique, balaie la production des trois dernières décennies, de manière extrêmement pointue et érudite. Des dizaines d’oeuvres sont citées et avec elles les intentions des artistes et les polémiques soulevées. L’une des plus retentissantes, celle du Piss Christ d’Andres Serrano, fait l’objet d’un sous-chapitre et son auteur sera présent pour une table ronde au Musée de l’Elysée à la fin du mois. En attendant, rencontre avec l’auteure de la somme.

Le Temps: Pourquoi ce sujet?

Nathalie Dietschy: Je faisais partie d’un projet de recherche interdisciplinaire à l’Unil, soutenu par le Fonds national suisse de la recherche scientifique et réunissant l’histoire de l’art, le cinéma et la littérature. Nous nous sommes intéressés aux usages de Jésus au 20ème siècle et j’ai constaté qu’il était devenu une figure de fiction dès les années 1860, avec les écrits d’Ernest Renan notamment. J’ai commencé à amasser un certain nombre d’images, de peintures, de sculptures, de photographies… et me suis rendu compte que le corpus des années 1980 à aujourd’hui était particulièrement intéressant. J’ai décidé d’en faire ma thèse, d’autant que le sujet n’avait jamais été exploité, hormis par l’exposition «Corpus Christi» et son catalogue au début des années 2000.

- L’idée du livre était-elle présente dès le départ?

- Oui, parce que je trouvais important que ce corpus soit publié. Il fallait montrer ces images mais la négociation des droits a pris énormément de temps. J’ai retravaillé un peu les textes pour le livre, même si je tenais à ce que l’ouvrage reste de référence.

- Venons-en au contenu. Vous citez l’oeuvre de Fred Holland Day, qui met en images la passion du Christ en 1898 puis cela semble être le désert jusqu’aux années 1980.

- Il existe des œuvres qui mettent en scène Jésus au fil du XXème siècle, mais beaucoup moins. Les années 1980 marquent le début de la «stage photography», cette photographie théâtrale, picturale, tournée vers la fiction. Au début de la photographie, Fred Holland Day fait partie de ce courant qui défend la photographie au même titre que la peinture. Ses travaux sont une manière de prouver la qualité du medium, capable de transcendance et d’aborder les mêmes sujets que la peinture, y compris les plus sacrés. Cette position est évidemment très mal perçue car la photographie est liée au réel, personne ne peut donc se permettre d’incarner le Christ.

- Vous citez d’autres raisons à cette déferlante dans les années 1980.

- Andres Serrano et son Piss Christ ont mis le sujet sur le devant de la scène. Il y a eu des scandales un peu partout et tous ont été surmédiatisés. Les années 1980 ont été aussi celles du SIDA et la figure de Jésus a beaucoup été utilisée de façon militante, pour illustrer le martyr. L’approche des années 2000, ensuite, a été l’occasion de revenir au début du premier millénaire et donc à la figure du Christ. Le projet INRI de Bettina Rheims a ainsi été en partie financé pour célébrer l’entrée dans le troisième millénaire.

- La volonté de provoquer est-elle le principal moteur?

- Il y a souvent une dimension de provocation mais elle est rarement gratuite. Prenez Renee Cox; lorsqu’elle incarne le Christ en femme nue dans la cène, il ne s’agit pas seulement de montrer une femme nue, mais bien d’inclure un discours féministe et d’intégration des minorités à son œuvre – Renee Cox est noire. On peut toujours remettre en cause le processus et se demander si cela sert la cause de provoquer. Cette œuvre-là a en tout cas suscité un débat lors de son exposition à New York en 2001. La Catholic League a fortement réagi, mais le problème était la nudité, non que Jésus soit devenu une femme ou une noire.

- Qui sont les artistes qui utilisent l’image du Christ?

Il y a des Américains pentecôtistes ou catholiques, Bettina Rheims qui est une Française de confession juive, Olivier Christinat protestant Suisse, des Chinois, des Indiens, des Suédois, Mexicains ou Néo-Zélandais. Cela va bien au-delà de la religion. Il s’agit ici plus généralement de culture et d’art: la cène de Leonard de Vinci est abondamment citée, comme un chef d’oeuvre de la Renaissance. Lorsque Vivek Vilasini ajoute des personnages de Kathakali, une danse folklorique du Sud de l’Inde, à la cène, il prend possession de l’art occidental. Il s’incruste et clame le métissage. C’est symptomatique aussi de l’époque; les artistes chinois ou indiens s’adressent aussi au marché occidental. Pour détourner efficacement une œuvre, il faut qu’elle soit connue de tous.

- Les horizons des artistes sont divers, et leurs motivations?

- Il y a une constante; l’utilisation de l’image du Christ est toujours liée aux préoccupations de l’artiste. Souvent il incarne Jésus lui-même et la manière dont il le fait traduit son discours. Greg Semu par exemple, a imaginé une cène cannibale. C’est une critique des propos des missionnaires envoyés aux îles Fidji qui comparaient les indigènes à des barbares anthropophages. Le Chinois Wang Qinqsong constitue une cène avec des femmes aux seins nus pour dénoncer une affaire de lait contaminé. Bettina Rheims place une femme, un noir, un asiatique sur la croix…

- Quid du Suisse Olivier Christinat?

- Son travail est très différent du reste du corpus. Il s’est replongé dans les textes plutôt que de se baser sur l’imagerie existante. C’est une oeuvre narrative. Dans sa cène, le visage du Christ est gommé, sans doute une influence du protestantisme en vigueur ici.

- Ces représentations suscitent-elles toujours des remous?

- Beaucoup mais on peut se demander ce qui se passerait s’il s’agissait de peinture. La madone noire de Chris Ofili a fait scandale car des excréments d’éléphants avaient été utilisés mais pas pour les petites fesses reproduites un peu partout dans la toile. La polémique n’est pas forcément liée au statut particulier de la photographie, même si la nécessité d’un modèle vivant ajoute au problème. Dans le cas du Piss Christ, très pictural, c’est le titre qui a offensé. Il y a scandale s’il y a médiatisation et qu’une organisation comme Civitas donne un écho à l’indignation.

- Votre ouvrage présente des œuvres d’art, des publicités mais aussi des images d’actualité comme une photographie prise à Abu Ghraïb.

- Je n’ai voulu de hiérarchie ni dans les artistes ni dans les domaines. Je m’intéresse à la représentation du Christ de manière très large. Cette image d’Abu Ghraïb, où l’on voit cet homme encagoulé et les bras en croix, est sortie du lot en raison de sa force symbolique. C’est la même chose pour le Che mort ou la madone algérienne qui n’a évidemment rien d’une madone car elle est algérienne. Ce sont des archétypes.

- La cène est-elle la plus citée?

- La cène de Leonard de Vinci et la Pieta de Michel Ange sont les plus citées.

- Qu’en est-il de la Vierge?

- Elle est très citée également et dans toutes les disciplines mais n’ayant pas étudié ce corpus, je ne saurais quantifier. San Sebastien est une autre figure récurrente, qui accompagne plutôt la culture gay.

- Vous êtes vous penchée sur les autres religions et la figure de Mahomet notamment?

- Non mais c’est évidemment un sujet à étudier, d’autant que l’Islam n’est pas une religion d’image.


Nathalie Dietschy: Le Christ au miroir de la photographie contemporaine, Editions Alphil, collection Presses universitaires suisses, 360 pages, mai 2016, 24 x 28 cm.


Table ronde en français et anglais le mardi 28 juin à 18h30 au Musée de l’Elysée, à Lausanne, avec Olivier Christinat, Andres Serrano, Faisal Abdu’Allah, Nathalie Dietschy et Tatyana Franck. Modérateur: Philippe Kaenel

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