nécrologie

Christa de Carouge, le noir lui va si bien

La créatrice s'est éteinte à 81 ans. Elle était célèbre pour son goût du noir, son amour des belles matières et ses créations épurées

Elle aimait le noir, bien sûr, les manches de corbeaux, les kimonos de pénitentes, les doudounes profondes comme un encrier de Chine, les silhouettes plus sombres que la nuit, quelque part entre un désert imaginaire et un temple zen. Quelle farceuse. Parce que Christa de Carouge aimait aussi (surtout?) les tablées à rallonge, le bon vin, les amis pour la vie ou de passage, l’art à grandes rasades.

Christa de Carouge vient de mourir des suites d’une maladie pressée. Elle était la plus connue des designers de mode suisse. Elle avait 81 ans. Dans l’Intercity Genève-Zurich, avant de l’apercevoir enroulée dans un de ses manteaux qui pouvaient faire aussi sac de couchage, ou pantalon, ou plaid, ou tente de camping pour squatteur de luxe, ou rideau de théâtre, ou pouf, ou matelas, on la devinait à son parfum, flottant comme une idée, entre la sensualité de l’Orient et la sacristie.

Un parcours atypique

Née Christa Furrer, fille d’un cuisinier et d’une couturière, elle avait grandi à Bâle, ville à laquelle elle devait son amour pour le graphisme et le dépouillement. Elle atterrit dans la Cité de Calvin où elle épouse le patron de plusieurs boutiques, un coureur et un flambeur, à ce qu’elle racontait – notez qu’une de ses boutiques existe toujours à Genève, à l’enseigne «Mr Rudi», boulevard Georges-Favon. Christa, qui s’appelle encore «Krigi», tient la caisse, dessine des tenues d’épouse sage. Elle bâille. La mode va l’aider à se redéfinir.

Elle divorce. Et elle ouvre, en 1978, une boutique nue et brute au cœur de Carouge. Adieu les tenues pour bourgeoises dorées, elle crée, coud et vend des vêtements souvent noirs, kimonos, tuniques, formes amples déjouant les codes du sexy – «Moi Tarzan, toi Bimbo», très peu pour elle. Sa mode dépouillée procède d’une philosophie de vie, elle s’inscrit dans le sillage des créateurs japonais Comme des Garçons ou Yamamoto.

Christa y ajoute une patte locale – elle collabore avec les grands tisseurs suisses. Et une forme de féminisme – chez elle, le corps n’est pas une friandise destinée à être déballée mais une forme métissée, libérée et douillettement emmaillotée. Christa se voit en créatrice. Et pour cause: ses habits excentriques sont des manifestes de soie, de cachemire, de crêpe de Chine ou de coton suisse. Christa voyage, le Tibet, des retraites.

Le noir, concentré de couleurs

En Suisse romande, ses ventes restent raisonnables. Sa boutique-atelier zurichoise, par contre, draine une flottille de riches limousines venues de la Golden Küste et de Munich. Le grand public ne veut ni ne peut s’offrir ses créations uniques? Il n’assiste pas à ses performances spectaculaires? Mais il reconnaît son personnage excentrique, ses cheveux courts et ses yeux rieurs derrière des lunettes sévères… Dans les années 80-90, on l’imite. Et puis, c’est le XXIe siècle. Le luxe devient l’opium du fashion people. Christa ferme sa boutique de Carouge (2004), puis son enseigne zurichoise (2013), continuant à collaborer avec des galeries ou des théâtres et à manier la gouaille.

Christa. Son noir était gender fluid avant l’heure. C’était un peu le noir adopté par les stars féminines d'Hollywood lors de la soirée des Golden Globes, en guise de protestation. C’était, disait-elle, la couleur de la vie parce qu’il concentre toutes les autres couleurs. Son noir n’était pas le deuil. Mais la signature de sa renaissance.

Publicité