art contemporain

Christian Boltanski, semeur d’espoir

L’artiste français est passé d’un grand scepticisme à une attitude positive envers la vie. Le Musée des beaux-arts du Liechtenstein, avant la rétrospective prévue au Grand Palais de Paris, lui consacre un très beau parcours

Le bruit sourd est immédiatement reconnaissable: un cœur qui bat. Dans la salle immense, tapissée de miroirs noirs – des plaques photographiques non exposées –, une ampoule suspendue à quelques mètres du sol s’allume au rythme des pulsations. Le bruit d’une vie. Les battements cardiaques sont ceux de Christian Boltanski, l’artiste français à l’honneur au Musée des beaux-arts du Liechtenstein. Contre la paroi, des photos de l’artiste depuis l’âge de 14 ans se fondent les unes dans les autres. Ce qui ressemble à une porte de sortie se révèle une impasse. L’exposition se termine là, et les visiteurs sont priés de revenir sur leurs pas.

Enveloppé dans la pénombre, bercé par la cadence syncopée, on écoute distraitement les explications. Le petit filament incandescent qui clignote fait écho au titre de l’exposition: La vie possible . Une allusion qui renvoie à la première exposition de l’artiste en 1968, intitulée, elle, La vie impossible de Christian Boltanski . «Ici, ce cœur qui bat symbolise le tournant qu’a pris Boltanski, d’un grand scepticisme à une attitude positive envers la vie», dit le directeur du musée Friedemann Malsch devant les journalistes. L’artiste écoute courtoisement, légèrement à l’écart. Comment explique-t-il, lui, cette transition? «Eh bien, rigole-t-il, j’ai vécu!»

Christian Boltanski, artiste contemporain parmi les plus renommés, revendique une démarche de bricoleur. Autodidacte avec une scolarité lacunaire, il a coutume de dire que l’art l’a sauvé de l’asile psychiatrique. Son travail est guidé par l’obsession et l’impossibilité en même temps de reconstituer le passé, de fixer l’insaisissable, de «garder une trace de tous les instants de notre vie, de tous les objets qui nous ont côtoyés, de tout ce que nous avons dit et de ce qui a été dit autour de nous, voilà mon but. La tâche est immense et mes moyens sont faibles», écrivait-il en 1969 déjà dans «Recherche et présen tation de tout ce qui reste de mon enfance» . Une mission vouée sciemment à l’échec, comme en témoigne « La vie impossible» (2001), une série de 20 vitrines, 20 panneaux d’affichage recouverts d’un grillage et éclairés d’un faible néon, dans lesquels Christian Boltanski a punaisé documents, lettres, photos, factures, papiers de toute sorte censés représenter ses archives personnelles, mais qui, illisibles dans leur foisonnement désordonné, ne révèlent rien sur sa vie.

Après avoir commencé par peindre, il procède désormais par inventaire. A Vaduz, toute la paroi d’une salle est recouverte du sol au plafond de vêtements, soigneusement alignés sur plusieurs rangées nommées « Réserve: Canada» (1988/2009). La pièce s’appelle Canada, parce qu’elle a été créée d’abord dans ce pays. Mais le titre a un double sens. Canada est aussi le nom que l’on donnait dans les camps de concentration au lieu où l’on mettait tout ce qui était volé aux déportés. Né en 1944 d’un père juif qui se cachait dans une trappe sous l’appartement parisien de la famille, et d’une mère catholique corse, Christian Boltanski aborde dans son œuvre la Shoah par représentation indirecte.

«Je montre des objets renvoyant à une absence de sujet», a-t-il déclaré dans La vie possible de Christian Boltanski, une biographie sous forme d’entretiens parue en 2007. C’est la démarche adoptée aussi pour «Les Suisses morts», que les Romands avaient eu l’occasion de découvrir en 1993 au Musée des beaux-arts de Lausanne. Des empilements de boîtes à biscuits, sur lesquelles était chaque fois collée la photo d’une personne décédée, découpée dans les annonces mortuaires du Nouvelliste. L’œuvre trône en bonne place à Vaduz, un étroit corridor de fer-blanc éclairé par des rangées de lampes de bureau. Christian Boltanski a choisi les Suisses, parce que, dit-il, ils n’ont pas de raison historique de mourir, contrairement aux juifs par exemple, et que, même s’ils sont un peuple tranquille et riche, ils vont quand même mourir, prenant ainsi une dimension universelle. «Les Suisses morts», ce n’est pas un hasard, sont installés au cœur d’une très grande pièce dont toutes les parois sont recouvertes de photographies que Christian Boltanski a utilisées au cours des années. Tous du même format, les personnages, dont on ne distingue que quelques-uns, finissent par devenir interchangeables et se fondent en un archétype universel, d’où le titre (en allemand) «Menschlich», humain. L’artiste est passé maître dans l’art de mettre en scène sa vie et celle de tout le genre humain. Avec «6 septembre » (2005) par exemple, sa date d’anniversaire, il a réussi à faire défiler 60 ans de vie en trois minutes vingt, un montage sur trois écrans des actualités télévisées de ce jour-là, que l’on peut interrompre pour quelques secondes avec un gros bouton rouge.

Avant la rétrospective prévue en 2010 au Grand Palais à Paris, le musée du Liechtenstein à Vaduz accueille Christian Boltanski jusqu’au 6 septembre. Une exposition-monument au travail impossible de mémoire. Comme Mes Morts, des simples plaques comportant deux dates, rappelant l’existence d’amis disparus.

Christian Boltanski, La vie possible, Kunstmuseum Liechtenstein. Tous les jours sauf lundi. Jusqu’au 6 septembre www.kunstmuseum.li

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