Portrait

Christian Favre et le major Davel, au nom de la liberté et de la dignité

Le pianiste vient de terminer la composition de son premier opéra. Consacrée au héros malheureux de l’indépendance vaudoise, l’œuvre sera créée à l’Opéra de Lausanne, qui l’a commandée

Christian Favre a donné à son Davel une voix de baryton et un caractère tout à la fois serein et passionné, très lyrique. Tout ce qu’il faut pour transformer le major de l’histoire vaudoise, cet «être noble, idéaliste et peut-être un peu inconscient» en héros d’opéra. L’œuvre, à laquelle le compositeur vient de poser la note finale, est au programme de la saison de l’Opéra de Lausanne, où elle sera créée au printemps prochain. C’est le résultat de deux ans de travail, en étroite collaboration avec l’homme de théâtre René Zahnd, auteur du livret.

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Au début, lorsqu’il accepte la commande d’Eric Vigié, le directeur du théâtre lausannois, Christian Favre n’en sait guère plus que le Vaudois moyen sur celui qui voulut libérer sa patrie du pouvoir bernois, quelques images d’Epinal. Alors il va lire tout ce qu’il trouve pour donner une consistance à ses personnages, tout en respectant au mieux la réalité historique, selon une volonté commune aux auteurs du projet.

«Je suis parti de zéro à la recherche de Davel, mais avec trois siècles de musique dans la tête», résume celui qui pourrait revendiquer le titre de musicien total. Comme concertiste, il a enchanté son public en donnant à son piano les couleurs de l’orchestre. Enseignant à la Haute Ecole de musique (HEMU) de Lausanne, il transmet à ses élèves, dont plusieurs font de brillantes carrières, un précieux héritage. Et il compose aussi depuis longtemps, comme une suite naturelle de ce besoin d’improviser qu’il ressent depuis l’enfance.

Tournant libérateur

D’abord, il a rempli ses tiroirs d’esquisses. Attaché à la mélodie, à l’harmonie et au contrepoint, Christian Favre s’est fait discret sous le règne des ayatollahs de la musique expérimentale, avant de vivre comme une libération le tournant qui a permis d’en sortir, dans les années 2000. Si Eric Vigié a confié Davel à ce romantique, c’est qu’il avait aimé son Requiem, composé il y a dix ans, après la mort de son frère.

«Christian Favre est un musicien passionné et tourmenté, saluait le critique François Hudry à cette occasion. Il tente de résoudre les tensions entre la peur de la mort et la sérénité, entre un dodécaphonisme aux racines tonales et la polytonalité.» Le pianiste Cédric Pescia, qui a été à son école, le qualifie de «génialement inclassable». L’ancien élève prépare un portrait hommage de son aîné. Il jouera plusieurs œuvres de sa musique de chambre, en mai prochain au théâtre TKM. L’occasion de «dire à ce maître essentiel combien sa musique me touche, dans ce qu’elle a à la fois de lumineux et de sombre, d’indéfinissable».

Un cerveau de compositeur travaille tout le temps, assure Christian Favre. Pas seulement à la maison, dans l’ancienne auberge de campagne où il vit avec sa femme et leurs quatre enfants. Un jour, c’est en chantant dans sa voiture qu’il a attrapé, pour un chœur, le thème qui lui échappait jusqu’alors. Pendant des mois, il s’est lancé en quête des climats musicaux nécessaires à son opéra, celui de la révolte comme celui de la résignation. Il lui fallait aussi traduire l’impatience de la foule, la violence de ce destin, «car il y en a beaucoup».

Un méchant et une belle inconnue

Dans un opéra, il faut un méchant. Il est tout trouvé, dans le cas présent, c’est Jean-Daniel de Crousaz. Ce notable lausannois, lieutenant baillival et collectionneur de fonctions influentes, trahit son vieil ami de campagne militaire, affiche son avidité et son manque total d’humanité. Christian Favre réserve la voix de ténor à cette noire figure, dans un traitement musical rythmé et sarcastique. La confrontation entre le noble patriote et le vil dénonciateur est une des lignes de tension qui traversent l’œuvre.

Et bien sûr, il faut aussi des femmes, à l’opéra. La solution, là, était moins aisée à trouver, tant la vie du solitaire et secret Davel se déroule au milieu des hommes, soldats ou juges. Dieu merci, il y a la Belle Inconnue. C’est Davel qui l’appelait ainsi, lorsqu’il en a parlé, dans sa prison. Il l’aurait connue aux vendanges, à Cully, elle l’aurait inspiré, poussé à marcher vers un brillant avenir pour le salut de sa patrie. C’est une soprano, qui prend toute sa place dans la partition. Elle y fait son entrée en voix venue d’ailleurs, comme dans un rêve.

«Je souhaite au monde plus de Davel»

Deux heures de musique. Une ouverture, composée en dernier, deux actes, un chœur très présent pour représenter les soldats de Villmergen ou les bourgeois de Lausanne, ceux qui ont condamné Davel à mort. De grands airs. «C’est le plus beau jour de ma vie», chantera le héros sur scène, comme il l’a dit sur l’échafaud, le 23 avril 1723.

A l’Opéra de Lausanne, le Français Régis Mengus donnera sa voix au major, dans ce qui sera un tour de force vocal et scénique. Le personnage, lui, parlera au public d’aujourd’hui, assure le compositeur, car «il est très moderne. Il a eu le courage d’affirmer sa révolte, de se battre sans se soumettre. Des peuples vivent actuellement dans l’oppression et je souhaiterais qu’il y ait davantage de Davel sur terre pour propager les idées de la liberté et de la dignité humaine.»


«Davel», création mondiale de Christian Favre (1955), sur un livret de René Zahnd (1958), mise en scène de Gianni Schneider, avec l’Orchestre de chambre de Lausanne sous la direction de Daniel Kawka, Opéra de Lausanne, du 3 au 10 mai 2020.


Profil

1955 Naissance le 23 janvier à Lausanne.

1976 Joue le «2e Concerto» de Chopin au Victoria Hall, début de sa carrière de concertiste.

1985 Professeur à la Haute école de musique de Lausanne.

2002 Création de «Quatuor-Fantaisie», sa première œuvre jouée en public.

2007 Enregistre avec Felicity Lott et le Quatuor Schumann, qu’il a fondé en 1998, ses propres transcriptions de Mahler et de Wagner.

2008 Création de son «Requiem», à Buenos Aires.

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