Les tripes de la comédie. Christian Hecq entre à l’instant aux Foudres, le bistrot parisien où on l’attend. Il chaloupe entre deux tables et on admire le phénomène. Un mètre 63, la taille d’un dribbleur des surfaces de réparation. Des épaules trapues: celles d’un alpiniste des villes, grimpant à mains nues au sommet des clochers. Des yeux bleus attrape-tout et un crâne glabre: un hypnotiseur, à ne pas douter. Ce comédien est un génie de la métamorphose. Il porte une veste en cuir noir et il ressemble vaguement à un Louis de Funès qui aurait viré loubard. A la Comédie-Française – il y est entré en 2008 – et dans les autres théâtres où il se produit, Christian Hecq est l’as des transformistes.

La veille, vous l’avez applaudi en vieux garçon tordu, cheveu ratiboisé par un ouragan, silhouette en forme de bouteille de Perrier, comme il dit, avec une bedaine malséante, celle des maigres qui prennent du ventre. Il était Robert sous la coupole des Bouffes du Nord, Robert qui a inventé, dans son garage, une machine à téléporter, et le pire, c’est qu’elle fonctionne. Ou du moins en partie. La belle étourdie du quartier en fera les frais, le chien aussi. Un insecte en sortira. On ne vous en dira pas plus. Sauf que c’est génial.

Les fantasmes d’un professeur Tournesol de série Z. Cette Mouche, au Théâtre Kléber-Méleau à Renens fin avril, est l’œuvre d’un couple bien timbré: Christian Hecq et sa compagne, la plasticienne et comédienne Valérie Lesort, ont puisé la matière de leur pièce dans la nouvelle fameuse de George Langelaan, celle-là même qui avait inspiré un film à David Cronenberg. «Sans Valérie, je ne serais jamais passé à la mise en scène. Ensemble déjà, nous avions conçu une série pour Canal+, Monsieur Herck, un personnage mi-pantin, mi-homme.»

L’insecte dans la peau

Christian Hecq enfourche la barrière des espèces. Quand il n’a pas un fil à la patte, au service de Georges Feydeau à la Comédie-Française, il fraie avec l’animal qui est en lui, pustuleux dans La Mouche, sous les yeux effarés de l’extraordinaire Christine Murillo, sa mère dans le spectacle. En 1989, ne jouait-il pas déjà, à 25 ans, le cafard, son premier grand rôle, dans La Métamorphose d’après Kafka?

Ce talent lui vaut des admirations au long cours. Emmanuel et Brigitte Macron font partie des aficionados, au point de ne manquer, dit-on, aucun de ses spectacles. Et de donner à certains, bien malgré eux, une publicité dont le comédien se serait passé, comme le 17 janvier passé. Ce soir-là, le couple présidentiel assiste à la représentation. Un journaliste militant donne l’alerte via Twitter. Et des manifestants tentent de faire intrusion dans le théâtre.

Les faveurs du couple présidentiel

«Je suis désespéré que de telles choses puissent se produire, mais je ne veux plus en parler. Monsieur Macron et Brigitte aiment notre travail, c’est un couple qui adore le théâtre et la culture. Quant à notre démarche, elle n’est pas politique au sens étroit du terme. On parle du monde.»

Aux Foudres, à trois bonds de grenouille du Père-Lachaise, le Belge Christian Hecq ravale une colère qui ne passe pas. On plonge dans ses yeux et on imagine l’enfant qu’il était, casse-cou comme Spirou dans les rues de Nivelles, la ville où il grandit. On entend l’accent du plat pays, une corne de brume en queue de mot. Son père est médecin, sa mère, enseignante. Dans sa chambre d’ado, il accumule un bric-à-brac d’explorateur, une mappemonde, un synthétiseur qui grésille, un gros téléviseur qu’il transformera en océanoscope.

La passion des énergies douces

«C’est de là que vient le laboratoire de Robert. Cette Mouche, c’est nous, Valérie et moi. On y a mis chacun un bout de notre enfance.» A l’époque, s’imagine-t-il comédien? Autant se projeter en cosmonaute. «Ma mère m’amenait voir les spectacles de Maurice Béjart, j’étais impressionné par Raymond Devos et Zouc, mais je n’étais pas littéraire. J’avais de l’intérêt pour les sciences, la physique en particulier, les énergies douces et les éoliennes.»

A l’université pourtant, il se sent comme étranger. C’est sa mère alors qui lui suggère de se présenter à Bruxelles au concours d’entrée de l’Institut national des arts et techniques du spectacle (Insas), l’école la plus renommée de Belgique. Est-ce sa malice façon Puck, le lutin farceur du Songe d’une nuit d’été? Une élasticité de fête foraine, celle d’Aladin surgissant d’une théière géante? Il fait partie des élus. «Je me rappelle le premier cours. Notre professeur, un metteur en scène connu, nous a demandé de jouer quelqu’un qui attend sur un banc. Quand mon tour vient, je multiplie les gestes d’impatience. A la fin, il dit: «Vous voyez ce que vient de faire Christian, c’est tout ce que je hais.»

Christian Hecq a beau être menu, il déborde. A l’école, ses camarades l’admirent. Les rôles vont bientôt pleuvoir sur ses épaules, pour le Suisse Benno Besson dans un merveilleux Cercle de craie caucasien, pour le Belge Michel Dezoteux au Théâtre Varia, l’une des scènes qui marquent Bruxelles, pour le sophistiqué Daniel Mesguich. Hecq est une pâte à surprise: sa précision extrême et sa liberté déclenchent des bonds de joie. En 2008, c’est la maison de Molière qui lui fait des avances.

«Vieux mime»

«Je me suis dit qu’ils avaient besoin d’un vieux mime.» Feydeau, Dario Fo, Labiche, Shakespeare élargissent le territoire du rire. «La Comédie-Française m’a donné l’amour du verbe. J’ai découvert que je portais cela aussi.» Obsédé comique, donc, Christian? «Je voudrais bien ne pas être catégorisé dans cet emploi, mais il n’y a rien à faire, ces rôles m’attirent comme des aimants. On ne me fera jamais jouer un spectacle où on ne sourit pas. La misère de notre condition est tellement plus sensible quand on peut aussi en rire.»

Dans La Mouche, on s’esclaffe souvent. Valérie Lesort en adorable bécasse, Christine Murillo en commère qui bricole sur les débris de son infortune, Stephan Wojtowicz en inspecteur de police imbibé de pastis excellent dans la caricature, monstrueux, bouleversants quand on ne s’y attend pas. On pense aux Deschiens, ces déclassés qui transformaient un quotidien chiffonné en satire d’époque.

Aux Foudres, Christian Hecq décline la discipline des jours. La matinée à courir derrière Charlie, le chien mascotte qui traverse La Mouche; les pompes qu’il faut bien faire pour maintenir le corps en alerte, parce qu’à 55 ans, ce n’est plus pareil. Les après-midi à répéter à la Comédie-Française ou à cogiter avec Valérie sur la création de l’automne, Le Bourgeois gentilhomme. Et puis tous ces soirs à ramper sur un mur comme une scolopendre qui fait tache. «Je suis fasciné par les insectes, comme ils alternent déplacements éclairs et immobilité. Je peux regarder bouger une feuille dans le vent. Pour Vingt Mille Lieues sous les mers que nous avons monté avec Valérie à la Comédie-Française, j’ai passé beaucoup de temps à observer le mouvement des poissons.»

L’amour de Zouc

Toutes les ailes du monde. Tous les abysses de l’être. «Si je devais vous citer un modèle, ce serait peut-être Raymond Devos, ce voltigeur du verbe, et plus sûrement Zouc, parce qu’elle incarnait un personnage jusqu’au bout des ongles, parce qu’elle s’identifiait jusqu’à la folie à ses créatures.»

Christian Hecq est un caméléon. Il saisit les contours d’une personne à la vitesse qu’il faut à un caricaturiste doué pour croquer son sujet. «Je vois ce qui vit dans un corps et ce qui est mort. Et je peux le restituer.» La lumière blanche du matin inonde les Foudres. On lui demande ce qui fait la noblesse du comique. «Le défaut! C’est une bénédiction pour l’acteur s’il l’accepte. Je suis plus petit que la moyenne et tout mon jeu est basé sur cette chance.» Ailé comme Puck, il se volatilise à la seconde. Sous le soleil, une mouche file. 


La Mouche, Théâtre Kléber-Méleau, Renens, du 29 avril au 9 mai, www.tkm.ch