Roman

Christian Kracht fait le portrait d’un inquiétant «cocovore»

«Imperium», fiction magistrale autour de la vie d’August Engelhardt, a secoué l’Allemagne littéraire mais l’écrivain suisse allemand impressionne par sa maîtrise et sa virtuosité

Pour décoder toutes les subtilités du dans le dernier livre de Christian Kracht, intitulé Imperium, qui retrace sous forme de roman, la vie d’un personnage aussi étrange que réel, August Engelhardt, il faut s’accrocher. Mais cela en vaut la peine.

Né à Nuremberg autour de 1870, August Engelhardt a fait une formation d’apothicaire. Végétarien et nudiste, jouissant d’un niveau de vie aisé, probablement grâce à un héritage, il quitte l’Europe en 1902 et s’installe dans une colonie allemande de l’océan Pacifique, l’actuelle Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il est le fondateur d’une sorte de secte, appelée l’Ordre du Soleil. En Allemagne, il publie Un avenir sans soucis, un livre dans lequel il expose les préceptes d’un mode de vie fondé sur une alimentation à base de noix de coco. Il mourra en 1919 sur la petite île de Kabakon, en Papouasie, sur laquelle il a vécu suivant ses propre préceptes. Il était ce qu’on appelle communément un illuminé. Voilà pour les faits historiques.

L’auteur alémanique, né en 1966 à Saanen, s’approprie cette biographie réelle pour en faire un roman intense mais problématique sur le racisme et le colonialisme, en développant notamment un style littéraire ambigu fondé sur l’ironie.

L’idée de vivre nu et libre en se nourrissant exclusivement de noix de coco, quoique relevant de l’évidence, devait d’abord infuser dans le monde civilisé

Disons d’emblée que la traduction de Corina Gepner rend admirablement justice au livre, une véritable performance vu la complexité des phrases de l’écrivain en langue originale et sa tendance à mêler les styles. La critique a noté que Christian Kracht parodie, dans Imperium, l’écriture de Thomas Mann et celle des romans d’aventure du XIXe siècle. Certes, son narrateur, omniscient, rend compte des pensées d’Engelhardt. Il commente l’action à distance et se permet diverses digressions, comme c’est souvent le cas dans les romans de Thomas Mann aux belles et longues phrases et au vocabulaire choisi.

Mais la narration de Christian Kracht n’est pas aussi harmonieuse que celle de Thomas Mann: chaotique et alambiquée, elle se déploie sur plusieurs niveaux, fourmille de détails symboliques, de références littéraires plus ou moins masquées qui renforcent les sous-entendus. Le narrateur parvient à faire tenir en équilibre le récit, en maintenant dans le flou ce qui est à prendre au second degré et ce qui ne l’est pas: un maître du sarcasme. Bref, l’écriture d’Imperium est d’une originalité et d’une qualité rare.

Du cocovorisme au totalitarisme

L’adoration d’Engelhardt pour la noix de coco, décrite avec panache, forme le noyau du roman. Cette passion exaltée donne au texte un côté absurde bienvenu. Mais derrière les divagations du protagoniste, derrière son Ordre du Soleil, se dissimule un discours fanatique. Le texte est clair là dessus: «Si, par moments, on ne peut s’empêcher d’établir des parallèles avec un compatriote plus tardif, lui aussi romantique et végétarien [Hitler], qui aurait peut-être préféré rester devant son chevalet, ceci est tout à fait voulu et d’une judicieuse cohérence.» Le récit du cocovorisme d’Engelhardt est structuré par les allées et venues des disciples de son ordre du Soleil et quelques admirables flash-back. En arrière-fond, se déploie le climat raciste du colonialisme européen, propre à l’époque. Il y a une corrélation complexe entre la pensée farfelue d’Engelhardt et le fanatisme sous toutes ses formes, notamment le nationalisme exalté de l’Imperium allemand sous Guillaume II.

Parmi les personnages qu’August Engelhardt rencontre, on trouve pêle-mêle les protagonistes historiques de la petite colonie allemande de Herbertshöhe dans l’océan Pacifique, le personnage fictif du capitaine Slütter inventé par Hugo Pratt dans Corto Maltese et la Ballade de la mer salée, Thomas Mann, et bien d’autres… Pour ajouter à l’apparente confusion du propos, Christian Kracht s’amuse même, sciemment, à faire apparaître Thomas Mann à un moment et dans un endroit où il est impossible qu’il ait été réellement présent.

Un scandale

A sa sortie en Allemagne en 2012, Imperium a donné lieu à un scandale littéraire sans précédent ces vingt dernières années. Un critique n’a pas hésité à affirmer dans Der Spiegel qu’Imperium relevait d’une pensée totalitaire, pointant en Christian Kracht un Céline allemand, le qualifiant d’écrivain d’extrême droite. Georg Diez, l’auteur de l’article, étayait ses propos en citant la correspondance, publiée sous forme de livre, entre un artiste américain et Christian Kracht dans laquelle celui-ci laisse son partenaire épistolaire s’enthousiasmer pour Nueva Guermania, un village allemand au Pérou, qualifié de «centre arien essentiel pour un développement souhaitable du monde.» Ce ne sont pas les propos de Christian Kracht lui-même, mais celui-ci ne les a pas contredits, constatait le journaliste Volker Weidermann.

En revanche, une large majorité d’écrivains et de critiques allemands qui se sont mêlés de l’affaire ont choisi de défendre le livre de Christian Kracht, en rappelant qu’il ne fallait pas confondre la pensée d’un personnage et celle de son auteur et que l’on peut commenter un roman en tant que tel, indépendamment du caractère ou des convictions de l’auteur. L’affaire a montré, une nouvelle fois, à quel point un texte littéraire est facilement manipulable. Mais dans le paysage littéraire allemand, Christian Kracht demeure une énigme, et cela irrite.


Christian Kracht, Imperium, traduit de l’allemand par Corina Gepner, Phébus, 189 p. 

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