Christian Lacroix, 57 ans, évoque l'importance capitale de la photographie dans son travail créatif. Ainsi qu'en bon Arlésien fasciné par les vanités, sa propre part de lumière et d'ombre.

Samedi Culturel: La photographie a toujours joué un rôle essentiel dans votre processus créatif. Enfant, dites-vous, vous rêviez des heures devant les images des magazines...

Christian Lacroix: Cette rêverie était d'abord celle de la recherche et de la conscience d'un temps passé. La relation au temps n'est jamais évidente pour un enfant. Tout d'un coup, je découvrais des magazines qui portaient une date antérieure. Plus encore, je tombais sur des photos de membres de ma famille, alors très âgés. Je me souviens entendre mon arrière-grand-mère, qui parlait provençal, me dire que sa propre arrière-grand-mère était née au XVIIIe siècle! Cela me sidérait. Et je découvrais sur des photographies que des membres âgés de ma famille avaient été de jolies jeunes filles ou de beaux petits garçons. Cet étonnement me travaillait beaucoup. Et renforçait ma fascination naissante pour l'image. C'est à ce moment-là que je me suis fait aspirer à l'intérieur du cadre des images, comme Alice tombe dans son trou. Il y avait aussi le cimetière de Trinquetaille, où je me promenais enfant, et qui avait été bombardé pendant la guerre. J'étais interrogé par les médaillons photographiques, parfois très anciens, qui ornaient les tombes.

Où trouviez-vous ces magazines?

Si j'étais un enfant heureux d'être à Arles, l'ailleurs m'attirait. Cet ailleurs était représenté par les magazines de mode, par les créatures contorsionnées de Richard Avedon. Ma mère n'avait pas les moyens de s'habiller en haute couture, mais elle aimait la confection. Il y avait heureusement une noria de petites maisons dans la ville d'Arles. Et ces couturières avaient des piles de numéros de Vogue, ou de Harper's Bazaar dont je m'emparais. Cette curiosité n'a fait que croître et embellir. Ces photos répondaient à mon envie de fantasmagorie, de recréation du monde avec quelque chose de sophistiqué, d'artificiel, de coloré, dans un autre espace et un autre temps. Le monde tel qu'il est ne m'est jamais apparu comme très sympathique.

Sans ces images, seriez-vous devenu le couturier que vous êtes?

Ces images étaient vitales pour moi. Il ne s'agissait pas seulement des photos sur papier glacé. Mais aussi d'images anonymes, anodines, y compris celles un peu crades des quotidiens locaux. Toutes me semblaient renvoyer à une autre forme de réalité. Tout se passait comme s'il y avait deux mondes: celui qui m'entourait et celui des photos, bien plus attirant d'ailleurs. C'est ainsi qu'avec mon premier argent de poche, je m'en allais acheter des photos et des albums sur les marchés aux puces d'Arles, le samedi. Je m'accaparais la vie des autres.

Vous vouliez déjà créer des vêtements?

Non. Mon idée, alors, n'était pas du tout de faire de la mode. C'était de travailler pour le théâtre ou le cinéma pour reconstituer des décors, pour remonter le temps. J'adorais les films en costumes, qu'ils soient drôles comme Certains l'aiment chaud, ou plus sérieux comme Le Guépard. Je dessinais toute la journée pour me transporter dans ces mondes-là. Je me documentais avec professionnalisme, constituant des dossiers par siècle. J'avais alors 7 ou 8 ans. Cela me fascinait tellement que lorsqu'il s'est agi de faire une thèse en 1973 à la Sorbonne, j'ai voulu choisir le thème du «retour cyclique des modes dans les costumes». Mais l'enjeu n'intéressait personne à l'époque. On m'a royalement imposé le thème de «La couleur dans le costume au XVIIe siècle»! Bref, si je n'avais pas eu toutes ces photos enfant, je n'aurais pas survécu. Ou j'aurais dessiné ce qui me manquait. Je serais peut-être devenu peintre! (Rire.)

Avez-vous toujours autant besoin de ces images dans votre travail?

La fringale de documentation que j'avais enfant est toujours mienne. Je voyageais, m'échappais avec ces images. Cela continue. Enfant, j'adorais mes parents. Mais il arrive toujours un âge où on veut les tuer. J'ai compris alors que je pourrais les quitter, vivre par moi-même en travaillant avec et sur ces images. Lorsque j'ai eu 16 ans, le magazine Photo a commencé de paraître. Il n'y avait pas encore les Rencontres de la photographie à Arles. Il y avait en revanche la présence dans la ville du photographe Lucien Clergue, dont les images - fait remarquable à l'époque - étaient accrochées dans le musée de peinture. J'ai toujours été intrigué par la relation naturelle d'Arles à la photographie. C'est sans doute une question de lumière et d'ombre, de noir et blanc. De soleil aussi. Le soleil, c'est le sang des choses.

Découpez-vous toujours des photos pour créer les collages qui vous inspirent?

Jamais je n'ai arrêté de découper, de classer mes images, avec ce même frisson. Certes à 57 ans, je l'ai un peu moins. Je palpite un tout petit peu moins en allant chez le marchand de journaux le samedi. Car mon bureau me donne tous les journaux et les magazines du monde, ou presque. Mais je salive toujours à la vue de ces piles si gustatives. J'essaie de m'aménager trois-quatre heures par week-end pour classer, découper, déchirer, arracher... Je me fais des dossiers par thème, comme l'architecture et la décoration, car ces thèmes prennent désormais une tournure très concrète dans mon métier (ndlr: Christian Lacroix a récemment signé la décoration de TGV et d'hôtels). Ou les images éparses qui s'organisent en rhizomes et m'encouragent à penser qu'elles précipiteront un jour dans mon travail. Ou encore mon dossier de décors de cinéma, que je poursuis et dont j'espère secrètement qu'il me sera un jour utile! Il y a aussi mon dossier plus fantasmatique sur le masque: de carnaval, de catcheur mexicain, sadomaso, du XVIIIe siècle... Et enfin, bien sûr, un dossier de documentation sur les costumes.

Quel genre de presse lisez-vous?

Je prends des magazines de reportage, de mode, de la vie de tous les jours. Des catalogues de rien du tout ou de grands magasins, voire de ventes d'art. Ainsi que le New Yorker et le New York Times, que j'achète parfois en double pour en conserver un exemplaire intact. J'aime voir bouger mes piles de magazines, faire aller les images les unes vers les autres, les associer pour voir comment ce blanc s'associe à cet acajou, et à cette femme du XVIIe siècle qui arrive à l'improviste. Ensuite, j'organise le tout en albums. Je montre ces albums ici à Arles, mais je ne suis pas très heureux du résultat. J'aurais aimé montrer le processus d'assemblage en direct, mais j'aurais été transformé en animal enfermé dans sa cage, comme dans un zoo! Cela dit, je suis content d'avoir pu pour la première fois scénographier mon propre travail, montrer les images qui sont dans mon bureau ou dans ma chambre.

Etes-vous un collectionneur de photographies?

Oui, je les collectionne depuis une vingtaine d'années. Avant tout des photos que je découpe et mets aux murs. Je n'ai pas le fantasme du premier tirage, de l'épreuve unique. Je préfère les photos anonymes. J'aime la création vernaculaire, les objets de peu de valeur marchande, comme les peintures ou sculptures naïves que j'ai longtemps cherchées en compagnie de ma femme. Ces peintures ont un mystère qui nous attirait tous les deux. Je fonctionne à l'émotion, pas du tout à la spéculation. Cela tombe bien: les gens me pensent milliardaire, alors que je ne le suis pas du tout! Je suis tombé il y a quinze ans sur les portraits déchirés de Joachim Schmid. Ce sont les premières grandes pièces que j'ai achetées. Je les expose actuellement au Musée Réattu d'Arles. Mais elles ne valaient pas beaucoup d'argent. J'admire Nan Goldin, j'ai pleuré en voyant sa Ballad of Sexual Dependency, mais jamais je n'ai été frustré de ne pas pouvoir m'offrir l'un de ses tirages.

Revendiquez-vous la capacité de faire feu de tout bois, comme un auteur d'art brut?

Exactement. Cela me vient de mes jeux d'enfant. Les cabanes que je construisais devenaient peu à peu des cabinets de curiosités. J'y mettais un morceau de pierre avec une certaine forme, un morceau de bois avec deux clous dedans... C'était déjà pour moi des œuvres d'art. Aujourd'hui, la belle écorchure d'un mur me fait le même effet qu'un Tàpies. Lorsqu'à table je ne voulais pas manger quelque chose, mon père me disait: «Avant de dire que tu n'aimes pas, cherche le goût.» Et quelqu'un disait, Théophile Gautier je crois: «Pour que quelque chose soit intéressant, il suffit de le regarder longtemps.» J'ai toujours été fasciné par l'art brut. Je me souviens des robes brodées que l'une de ces artistes solitaires cachait sous son lit. Cela m'impressionne beaucoup plus que tout ce qui se trouve au Louvre.

Vous exposez ici à Arles des photographes, comme Patrick Swirc, qui semblent de prime abord éloignés de votre univers, non?

J'ai commencé mon travail de directeur artistique en faisant des listes de noms de photographes. Avec Irving Penn en tête. Mais il nous a gentiment répondu de sa main qu'il était trop fatigué (ndlr: Irving Penn a 91 ans) pour accompagner une rétrospective à Arles. Je ne me faisais pas de souci pour la photo de mode, étant sûr qu'elle allait arriver à temps. J'ai fait des choix bien sûr, en excluant par exemple les photographes de cette mode porno-trash qui s'éloigne de plus en plus de moi. J'aime en revanche les photographes des coulisses, ceux qui surprennent les filles s'apprêtant à aller vers la lumière comme un torero va dans l'arène. Des personnes comme Patrick Swirc et Grégoire Korganow travaillent aussi en coulisses, mais j'ai senti en les rencontrant qu'il y avait d'autres territoires derrière eux. Pour eux, la mode est alimentaire. Je suis timide et ils le sont aussi. Nous avons mis du temps à nous apprivoiser les uns les autres. Je leur ai proposé de montrer ce qu'ils n'avaient jamais montré. Patrick Swirc est arrivé avec ce travail intime et sombre, les portraits qu'il envoyait tous les jours à la fille qui venait de le larguer, et cela nous a bouleversés.

Cette part obscure est aussi à l'œuvre dans les photos de vanités de Guido Mocafico que vous montrez ici. Vous disiez l'autre jour que sous chaque parure se cache un squelette...

La chair, l'érotisme, la sensualité ne sont pas forcément gais. L'opulence latine, comme ici à Arles, c'est aussi le désespoir. Les processions, les décors, les autels participent de cette volonté d'apprivoiser ce qu'on ne connaît pas, ce qu'il y a derrière. La mode, c'est aussi cela. Chaque fille est transformée en vierge, en sainte, en ange, en apparition, en fantôme. La mode ou la photo, c'est aussi un moyen d'apprivoiser la mort. Ce sont autant de véhicules vers le passé, de glorifications d'une beauté forcément passagère, mais aussi de la disparition. Les Arlésiens connaissent bien cela. Nous sommes dans une ville dans laquelle se trouvent les Alyscamps, le cimetière où, au début de la chrétienté, tout le monde voulait être enterré. Les cadavres étaient par exemple jetés dans le Rhône à Lyon. Lorsqu'ils arrivaient au coude formé par le fleuve au niveau du Musée Réattu, les croque-morts les ramassaient. Les familles des défunts mettaient de l'argent dans une petite poche, puis les dépouilles étaient transportées aux Aliscans. Arles est une ville sublime, mais elle a des côtés noirs. Les Arlésiens sont drôles, mais ce sont souvent des inquiets, si ce n'est des désespérés. Le mistral souffle parfois pendant neuf jours; il rend fou, dit-on. Les gens qui sont arrivés ici n'en sont pas tous repartis indemnes. Voyez Van Gogh...

Les Rencontres d'Arles, expositions jusqu'au 14 septembre 2008. Tous les jours 10h-19h. Infos: http://www.rencontres-arles.com