Sur la couverture, un envol d’oiseaux et le titre: «Libellules», qui ajoute à la légèreté. Mais dès la page de garde, le ciel menace. Entre novembre 2013 et janvier 2014, Christian Lutz a vécu trois mois en résidence dans la cité des Libellules, coin réputé difficile en périphérie genevoise. Il était invité par le BAL, instance organisatrice d’une biennale d’art contemporain dans le quartier. Le photographe livre un travail sensible et complexe, loin du misérabilisme ou de la gloriole qui collent trop souvent aux images que l’on fourre dans le dossier «banlieues». Ses paysages, nuageux ou crépusculaires, disent la rencontre entre la nature – la forêt, le fleuve – et l’industrie, entre un horizon dégagé et une barre d’immeubles. Ses portraits racontent l’innocence des enfants et la solitude des adultes.

Le Temps: Comment avez-vous appréhendé ce projet, avec quels a priori?

Christian Lutz: J’ai accepté tout de suite l’invitation du BAL, justement à cause des a priori et connotations visuelles. Je voulais réagir à cela, tout en me demandant comment j’allais me débrouiller. Cette série marque une étape dans mon travail. Les images ne sont pas très efficaces, il y a peu d’actions. La tension est pourtant bien là, dans la confrontation entre cet idéal paysager et ces conduites de gaz, dans la préoccupation sécuritaire qui se traduit par la manière dont on illumine certaines parties du quartier. Mais mes photographies relèvent de la métaphore plus que du témoignage. Je voulais évoquer des sentiments plutôt qu’une réalité donnée. Le résultat est assez lourd, en lien avec mes préoccupations. Il y a de l’espoir aussi, dans les visages d’enfants notamment. Je les photographie toujours; nous avons besoin de cette génération-là et on en fera des soldats ou des poètes.

– Globalement, vos images ne sont pas très riantes, entre ciels sombres, visages fermés, solitude généralisée. Est-ce vraiment comme cela, les Libellules, ou est-ce la couleur que vous avez choisie?

– Les deux. C’est indéniablement assez blues et assez gris. Il y a des gens qui vont au tea-room, à la belle saison, on joue au foot sur les pelouses, mais de décembre à janvier… C’est aussi l’endroit où l’on cale les gens sortis de tôle ou les personnes au bout de l’assistance sociale. Il y a une certaine mixité mais beaucoup de résidants se trouvent en bas de l’échelle sociale. C’est le quart-monde que je donne à voir, et son ciel n’est pas rose. Je suis inquiet, non par rapport à ces gens, mais par rapport au terrain qui est le leur, et mon regard le montre.

– Pour autant, votre travail évite tout misérabilisme et sonne plutôt juste. Dans votre «inquiétude», vous auriez pu montrer le gosse livré à lui-même ou d’autres poncifs.

– La question est toujours de mesurer la distance. Des images au premier degré comme vous les évoquez condamnent et verrouillent. Moi je veux ouvrir et interroger; à chacun ensuite de se positionner. Ces photos, dont certaines sont ambiguës, auraient pu être prises ailleurs, elles ne constituent pas un travail sur les Libellules mais participent à ma fresque multicouche d’une Europe partant à la dérive et que certains tentent de récupérer.

– Quels rapports avez-vous entretenus avec les habitants du quartier?

– J’en ai eu peu et je les ai peu photographiés. Je ne voulais pas les embêter. C’est trop intrusif, je me suis refusé à entrer chez eux. Je voulais aussi préserver une forme de distance pour universaliser le propos. A partir du moment où l’on est trop proche, où l’on montre le domicile d’une personne, cela peut devenir factuel.

– Quel rôle pour la culture dans ces quartiers?

– Aux Libellules, le BAL créé du lien et décloisonne. Les gens participent à des ateliers et montrent ce qu’ils font, ils sortent, organisent des événements ponctuels. Quant à moi, le fait de présenter ce travail à la Chancellerie est un geste démocratique, parce qu’il oblige à sortir de l’abstraction des discours pour regarder cette périphérie. Après les salons protocolaires, l’exposition sera montrée dans la Salle des pas perdus, durant des sessions parlementaires. Cette coïncidence est intéressante.

– Parlez-nous de cette fresque européenne.

– Je travaille actuellement sur la peur et le populisme. Que fait-on des citoyens déstabilisés que nous sommes? Comment la crise est-elle récupérée? J’ai commencé dans le nord de la France, à Hayange, commune qui a basculé du PS au FN. Puis je suis allé en Angleterre, pas très loin de Londres, dans des villes récupérées par le mouvement UKIP. Ensuite, en Grèce. Et je reviens de Hongrie, où Orban, populiste à la tête du pays, doit faire face au mouvement extrémiste Jobbik. Le projet des Libellules s’inscrit tout à fait dans ce cadre.

– Quels points communs entre ces lieux?

– Pour Hayange et le nord de la Hongrie, la fin de l’industrie et la perte des emplois. Les socialistes ne trouvent plus de réponses et les extrémistes se logent dans cette faille pour proposer des alternatives contestataires. Des scénarios sont comparables dans la région genevoise. Je ne juge pas les militants du MCG ou du FN, j’aimerais au contraire montrer leur complexité. Le dernier vote du budget à Genève montre que l’on doit composer avec ces mouvements, cela devient concret. Dans la même ligne, je travaille sur les bunkers dans lesquels on parque des migrants. J’ai honte de vivre dans un pays où se déroulent autant de tergiversations parlementaires pour savoir si l’on doit ou non utiliser des avions militaires pour expulser les personnes reboutées, honte de vivre dans un pays qui confine ces gens dans les sous-sols. Je répète souvent, lorsque je suis invité à une conférence: «Vous qui avez une résidence secondaire, vous ne savez pas ce que cela vous apporterait de la mettre à disposition pour une famille syrienne!»

Christian Lutz: Libellules, le 7 mai à la chancellerie de l’Hôtel de Ville de Genève puis du 11 au 29 à la Salle des pas perdus. Apéro-projection le 8 mai à 18h30 à la Maison de quartier des Libellules. Livre aux éditions Héros-Limite & BAL, disponible en librairie.