Collection

Christian Lutz, photographe concerné

Chacune des séries du Genevois jette une lumière crue et totalement maîtrisée sur une réalité qui dérange. Pour nos lecteurs, il ouvre une fenêtre sur la crise grecque (avec une vidéo)

 Il aurait pu naître à Schaffhouse, et on se demande ce qui serait advenu. Christian Lutz, le plus alémanique des photographes genevois, serait-il aujourd’hui cet artiste reconnu et entier, ce tendre révolté brandissant l’objectif comme d’autres la plume ou les banderoles? Christian Lutz est né à Genève le 27 mai 1973, de parents schaffhousois. Son père, comptable, est arrivé pour un job et a «pris goût à la culture latine». Sa mère, couturière, est venue encourager son équipe de football un soir en Suisse romande et a croisé son père. Lutz a grandi à Veyrier (GE), alors en campagne, et se souvient de la liberté dont jouissaient les gamins de l’époque. «La route et le village nous appartenaient.»

Il aurait pu devenir banquier et nous n’aurions pas cette image à offrir à nos lecteurs. Christian Lutz participe à la collection Photographie du Temps, avec une vue athénienne et surprenante, dans la parfaite ligne de ses préoccupations et de son esthétique. A 15 ans, pourtant, impressionné par les hommes en costume croisés dans les bus, il entre à l'Ecole de commerce, comme son grand frère avant lui. «Grossière erreur, j’étais à côté de ma vie et ne trouvais de l’intérêt que dans les cours de littérature et ceux de théâtre et photographie donnés en option. Et puis j’avais un copain photographe à Veyrier, relate le quadragénaire. La photographie donne l’impression d’être créatif en trois fois rien, elle est très accessible. C’est sur la longueur que cela se complique.»

«Le contraire de l'iPhone»

En 1992, à 19 ans, il entre au 75 bruxellois, «moins rigide que d’autres établissements». L’école promeut le travail documentaire, ce qui résonne avec les aspirations du garçon. «Nous sommes chanceux en Suisse. L’été je bossais un mois, puis je voyageais un mois. Je ressentais le besoin de raconter ce que je vivais mais je n’avais pas de mots à la hauteur. La contemplation me vient de mon père. En vacances, il pouvait passer une journée à se délecter de situations plus ou moins cocasses, assis sur un banc. C’est le contraire de l’iPhone.»

Un semestre à Athènes lui fournit l’occasion d’un premier travail au long cours, sur l’île de Karpathos. Dès lors, il fonctionne ainsi; livrant des pizzas un temps et voyageant-photographiant le reste du temps. Un luxe, ou un dépouillement, qui lui permettent de s’immerger longtemps dans un sujet et de le traiter si bien. Désormais, ce sont notamment les travaux de commande – pour la culture, l’agriculture ou même les mariages – qui remplissent plus ou moins la cagnotte.

Une résidence à New York lui ouvre les portes de la représentation suisse sur place et d’une visite du président Couchepin. Lutz se glisse dans les coulisses du pouvoir politique et de son protocole parfois étrange. La série est publiée en 2007, chez Lars Müller. C’est le début de la visibilité. La méthode Lutz est posée: l’esthétique est totalement maîtrisée même si l’instant est «décisif», la scénographie, quasi cinématographique, est ultranarrative malgré ou grâce à l’absence de légendes.

Bras de fer avec l'Eglise évangéliste ICF

Le Grand Prix du festival Images lui permet d’enchaîner sur la question des matières premières en Afrique et Lars Müller suggère une trilogie sur le pouvoir, politique, économique et religieux. Tropical Gift se penche sur le pétrole au Nigeria – ce sera le Swiss Press Photo 2011 – et In Jesus’s Name sur l’Eglise évangéliste ICF. Publié fin 2012, le livre est aussitôt saisi. Vingt et un membres de la communauté portent plainte pour atteinte à l’image. Près de deux ans plus tard, le photographe obtient gain de cause sur une partie de l’affaire, sans que les juges aient vraiment tranché sur le fond. Entre-temps, une formidable exposition au Musée de l’Elysée présente les images avec les plaintes judiciaires pour barrer les visages des mécontents. «Cet épisode a été extrêmement dur mais il m’a vissé davantage au sol pour continuer à faire ce que je fais comme je le fais», estime le brun aux yeux verts. Porter le regard derrière les façades, du côté des petits et des piteux.

A Las Vegas, Christian Lutz photographie le système de l’entertainment et ses rebuts, sans-abri déguisés en super-héros fatigués pour divertir les touristes – Insert Coins sera exposé à Arles cet été. A Kos, il donne une autre visibilité aux migrants. Depuis trois ans, il sillonne l’Europe pour documenter ces lieux «frappés de populisme, où la peur est palpable, la manipulation commune, la pauvreté importante». En parallèle, il questionne la Suisse de l’UDC. «La problématique n’est pas la même, les électeurs de l’UDC ne perdent pas leurs dents mais roulent plutôt en 4x4. Il s’agit d’un pouvoir économique à préserver entre soi. Rappelez-vous qu’Ueli Maurer a osé dire que l’évasion fiscale ne posait aucun problème moral!»

Lutz, qui vient de quitter l’agence VU, se dit désespéré par l’état du monde mais convaincu du pouvoir des images. Aux lecteurs du Temps, il propose une fenêtre sur la crise économique qui écrase la Grèce depuis près de dix ans.  

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 La crise grecque en ligne de mire

 
Ce pourrait être la version diurne de son travail sur Las Vegas. Là-bas, devant des décors scintillants, des sans-abri se déguisent pour amuser les touristes. Ici, devant une banque aux allures de temple, un homme dort sur le trottoir, une femme s’arrête, les autres passent. Il y a toujours une disruption dans les images de Christian Lutz. La même scène devant une façade lépreuse n’aurait évidemment pas la même force. Lutz brasse les réalités et les imaginaires avec talent, une manière de dire l’absurdité du monde.

«J’ai pris cette photo à Athènes le 1er janvier dernier. Je connais bien la Grèce, pour y avoir étudié il y a une vingtaine d’années. Je suis préoccupé par la situation dans laquelle se trouve la région et dont on ne parle pas assez. Nous sommes à l’ère du feuilleton, une nouvelle en chasse une autre tandis que ce pays continue d’agoniser. Il y a quelque chose de l’ordre du travelling dans cette image, comme si l’on passait dans l’un de ces bus rouges pour touristes. Mais il faut s’arrêter et se demander que faire à part jeter une pièce.»

La participation de Christian Lutz à la collection Photographie du Temps lui a semblé une évidence. «J’ai accepté parce que je crois encore en la presse, qui reste un vecteur dans lequel on peut raconter des choses. Par sentiment d’appartenance aussi; j’ai travaillé pour Le Temps au début et j’apprécie ses auteurs, à commencer par Chappatte.»

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