Arts visuels

Christian Marclay, 24 heures chrono

«The Clock», l’œuvre déjà mythique de l’artiste américano-suisse, arrive enfin en Suisse. L’occasion d’une rencontre estivale dans son chalet valaisan

Si nous nous retrouvons là, entre deux averses estivales, sur les hauteurs d’un gros village valaisan, en train de chercher un chalet – après la croix, chercher le grand toit avec 1950 écrit en tuiles plus claires, c’est tout près, disent nos notes – c’est pour parler art contemporain, installations, musique, cinéma. Et en parler avec un artiste fondamentalement urbain, longtemps new-yorkais, aujourd’hui londonien, mais aussi un peu valaisan. D’où ce rendez-vous au milieu des sapins.

Christian Marclay poursuit un travail, à la croisée des arts plastiques et de la musique, depuis longtemps reconnu à l’international, mais qui a pris avec The Clock des dimensions rarement atteintes dans l’art contemporain. Cette œuvre déjà mythique, créée en 2010 à Mason’s Yard, un des espaces londoniens de la galerie White Cube, a déjà été vue par plusieurs centaines de milliers de personnes à travers le monde. Elle arrive enfin en Suisse, pour une dizaine de jours seulement au Kunsthaus de Zurich qui l’a acquise en exclusivité nationale. Préachat des entrées conseillé.

The Clock est une installation basée sur le montage fascinant de milliers de bouts de films où s’affichent toutes les minutes du jour et de la nuit. Que ce soit au poignet d’un personnage, sur un réveil ou sur une horloge de gare, qu’il s’agisse de se battre contre la montre ou de rendre perceptible l’ennui, cette heure de cinéma sera toujours la même que celle du visiteur, à 4h10 de l’après-midi comme à 2h15 du matin, puisque l’œuvre dure vingt-quatre heures et qu’elle est montrée en temps réel. C’est bel et bien une horloge. L’œuvre a valu à l’artiste des honneurs variés, allant du Lion d’or de la Biennale de Venise 2011 à sa présence sur la liste des cent personnalités les plus influentes dans le monde publiée par l’hebdomadaire américain Time . Dans la soirée qui a suivi la publication, Christian Marclay n’a croisé ni Barack Obama ni Hillary Clinton mais se souvient avec bonheur du moment partagé avec Tilda Swinton: «Oui, elle est dans The Clock , peut-être même deux fois.»

Pour le moment, il nous accueille sur le bord du chemin et commence par nous faire visiter ce vieux chalet qui sera désormais son ancrage dans ces montagnes valaisannes dont il dévale les pistes depuis l’enfance. En ce début d’été, il décortique son acquisition pour la réaménager au mieux de son histoire avant de s’envoler vers les Etats-Unis pour une présentation de The Clock au Lincoln Center de New York, une exposition collective à Houston et surtout pour une semaine en Floride, à Tampa (lire ci-dessous).

Une semaine dans un atelier de sérigraphes pointus dont il se réjouit, nous explique-t-il après être allé chercher une bouteille de fendant au frais dans la fontaine. Il est heureux d’expérimenter à nouveau après la longue et accaparante aventure de The Clock , dont il lui arrive malicieusement de franciser l’article. Même s’il est aidé pour cela, il continue d’ailleurs à être attentif à chaque nouvelle présentation. «Ce n’est pas un pauvre petit DVD qu’on envoie par la poste», sourit-il. Bien sûr, une vidéo de vingt-quatre heures nécessite d’importants moyens techniques, d’autant que l’artiste ne fait aucune concession. Pas question d’une salle de cinéma. L’effet cinématographique de la projection est compensé par l’aménagement plus intime de la salle, avec de confortables canapés, une circulation aisée.

A Zurich, même si les Munch et les Segantini ont cédé leur place dans la grande salle d’exposition, seules une quarantaine de personnes pourront s’installer dans les canapés, une trentaine pouvant rester debout. Bref, l’entreprise est d’envergure et chaque institution doit trouver des solutions pratiques pour la projection et des ressources financières spécifiques. Le Kunst­haus a ainsi partagé l’achat de la pièce avec la Fondation Luma de Maja Hoffmann.

«Ce n’est pas un film avec un début et une fin, il faut que chacun puisse entrer et sortir sans déranger. Moi-même, je n’ai jamais regardé plus de deux heures à la suite. Je pense que c’est juste comme ça.» Oui, The Clock est tout à la fois une œuvre qui nous captive et nous laisse libre.

Et qui arrive aussi très clairement dans la continuité d’autres œuvres. Déjà, en 1995, Téléphones réunissait sept minutes de scènes de cinéma où des personnages composent un numéro, où des téléphones sonnent, où, à l’autre bout, d’autres hésitent, se précipitent, semblent partager une conversation commune, mêlant joyeusement films de tout genre en couleurs comme en noir-blanc, avant que tous raccrochent. The Clock est déjà là en amorce, avec les moyens techniques de l’époque, encore lourds: les bandes VHS, le montage Avid

En 2002, Vidéo Quartet fusionne en quatre écrans les rythmes les plus divers en juxtaposant des extraits de films musicaux. C’est simplement jubilatoire. Enfin, en 2007, pour Crossfire , l’artiste place le spectateur sous le feu croisé de multiples tireurs de cinéma, de Scarface à Pulp Fiction . Les coups de feu donnent le rythme. C’est autant une pièce de percussion qu’une œuvre visuelle.

C’est en 2005 déjà que Christian Marclay a eu l’idée de The Clock . «Le système de montage numérique ­Final Cut Pro ouvrait de nouvelles perspectives.» Mais c’est au moment de Crossfire, après son déménagement à Londres, où sa compagne travaillait désormais, que va commencer le montage. «Je me suis retrouvé sans véritable atelier, juste avec deux ordinateurs et le besoin de m’inventer un projet.» Et aussi le soutien de sa galerie londonienne, White Cube. «L’idée de base était très claire, mais je craignais de ne pas trouver assez de matériel. C’était le plus gros pari que j’aie jamais osé. Ils m’ont donné six mois. Il m’a fallu un an pour savoir que c’était faisable.».

Et trois ans au total pour aller au bout de la réalisation. «Je ne suis pas cinéphile», proclame Christian Marclay. Pour trouver les milliers d’extraits de films avec lesquels composer ces vingt-quatre heures où le temps déploie toutes ses capacités élastiques, il a usé six assistants qui ont fouillé l’histoire du cinéma de fond en comble. «Je leur distribuais les recherches par genre, certains ne comprenaient pas ce que je voulais alors qu’un d’eux continue aujourd’hui à s’occuper de mes ordinateurs. Je ne suis pas très technique, je panique vite avec l’électronique.» Ni cinéphile ni technique, ce qu’on ne croit qu’à moitié, l’artiste revendique par contre totalement le travail musical que représente The Clock . «Le son tient tout le projet, il en est la colle.» Et d’oser: «Je pense qu’on peut simplement l’écouter les yeux fermés.» Oui, The Clock est un montage de milliers de scènes, d’une subtilité à faire frissonner d’admiration et de plaisir bien des spécialistes, mais Christian Marclay suggère de fermer les yeux. Par contre de les ouvrir bien grand, là, dans sa cuisine, parce que dehors, au fond de la vallée, les nuages font d’étranges pirouettes. Silencieuses…

«Avec le recul, j’ai pris conscience que, hormis l’évolution technologique qui a rendu la chose possible, je n’aurais jamais réalisé un tel travail avant 50 ans. Il implique un nouveau rapport au temps», continue-t-il. Et parce qu’il se méfie de l’aspect «grand œuvre» de la pièce, qu’il craint de paraître grandiloquent, il précise: «Mon premier disque m’est aussi essentiel. C’est une petite pièce, un multiple tiré à mille exemplaires qui s’intitule Record ­without a Cover (Disque sans pochette), publié en 1985

Peu importe la modestie de l’artiste, c’est vrai que The Clock tient du grand œuvre tant elle révèle la cohérence de tout ce qui s’est passé depuis ce premier disque, bien plus largement que les trois pièces citées plus haut. Christian Marclay n’est pas tour à tour artiste et musicien, il est continuellement les deux. Ses biographes le définissent comme précurseur du «turntablisme», parce que, au tournant des années 80, il s’est emparé d’un tourne-disque pour en faire un instrument de musique. Depuis, il n’a cessé d’exploiter les liens entre images et sons. Il a fait marcher le public sur un tapis de vinyles, exposé et donné à mixer pendant des années, chaque mois de décembre, les quelque 1200 disques de sa collection The Sounds of Christmas , photographié au vol tout ce qui avait trait à la musique… Christian Marclay n’a cessé de considérer la musique dans sa matérialité. Dans The Clock , il dompte la réalité du temps, un rêve pour tout musicien.

The Clock, Kunsthaus Zurich, du 24 août au 2 septembre. Ma-sa-di 10-18h, me-je-ve 10-20h. En continu du 24 août à 10h au 25 août à 18h. De même du 30 août au 1er septembre. Prévente RailAway CFF et Fnac.

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Geoff Dyer

écrivain et journaliste britannique, «Time» , avril 2012

«C’était si passionnant, que j’ai fini par regarder vingt heures pendant plus d’un mois, organisant ma viede manière à capterdes segments inédits de cette épopée»
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