En 2013, Christian Marclay recevait un Lion d’or à la Biennale de Venise avec «The Clock», une œuvre d’une durée de vingt-quatre heures. Ce n’est pas le tour du cadran qu’il a fallu pour proposer aux lecteurs du «Temps» une nouvelle édition d’art contemporain signée par cet artiste à la fois inclassable, entre arts visuels et performances musicales, et tout à fait identifiable. C’est une période orbitale, un calendrier entier.

Voilà en effet plus d’une année que nous l’avons contacté et la réponse fut d’emblée positive, mais voilà, Christian Marclay n’est pas homme à faire les choses à moitié. L’an dernier, son actualité était particulièrement chargée, avec notamment une exposition au Kunstmuseum d’Aarau, dont nous avions rendu compte, bruissante d'onomatopées rejouées sur tous les modes, en peinture, en sérigraphie, en vidéo ou encore en performance musicale.

Bruits de machines

En cela, il aurait pu proposer au «Temps» et à ses lecteurs la variante d’œuvres existantes, la photographie d’un objet lié à la musique, mais il a eu très vite envie de concevoir un projet spécifique. L’artiste voulait travailler avec «Le Temps», dans sa forme traditionnelle, imprimée, même si, très majoritairement, c’est sur les sites internet des journaux, anglophones et francophones, qu’il consulte l’actualité.

En décembre dernier, de passage à notre rédaction, il nous confirmait cette envie. Ainsi, un soir de janvier, nous avons été accueillis au Centre d’impression de Bussigny, que le responsable d’exploitation, Sylvain Cognard, nous a fait visiter de fond en comble. Pendant que les dernières pages étaient envoyées grâce aux réseaux informatiques depuis la rédaction du pont Bessières, à Lausanne, nous parcourions les entrepôts où les immenses rouleaux de papier (26 000 tonnes par an) attendent que des véhicules automatisés viennent les chercher pour les acheminer vers les rotatives. Nous découvrions toute la chaîne d’hommes et de machines nécessaires pour que le journal se retrouve quelques heures plus tard dans les boîtes aux lettres et les kiosques. Il y avait là des mouvements, des bruits, des traces, des couleurs, autant de sources de fascination pour un artiste autant sonore que visuel.

 Résultat des tests

Très vite, l’intérêt de Christian Marclay s’est concentré sur les plaques métalliques essentielles dans le procédé offset. Elles sont le support sur lequel chaque page jusqu’alors purement numérique va prendre une première réalité physique. «Le Temps» est imprimé sur la seule rotative «waterless» de Suisse, une technique sans eau plus précise et plus écologique. Les plaques sont recouvertes de silicone qui rejette l’encre et un laser sublime les zones imprimantes afin de permettre à l’encre de s’y déposer.

Quelques jours plus tard, une première série de plaques part à Londres pour des essais. Ou plutôt à Isleworth, dans la lointaine banlieue ouest, en direction de Heathrow, chez Coriander. Les tests sont positifs, l’artiste pouvait travailler chez cet imprimeur d’estampes où il a ses habitudes depuis quelques années, l’un des plus réputés du Royaume-Uni. Nous ne savons toujours pas ce qu’il va réaliser. Ce printemps, c’est son exposition à la Fraenkel Gallery de San Francisco qui prend toute son énergie. A son retour des Etats-Unis, nous l’avons au téléphone. Il se trouve à Nîmes, où il joue avec l’ensemBle baBel. «Voilà, il faut envoyer les plaques de toute une édition du «Temps» chez Coriander, je travaille à la fin du mois, après un festival de musique à Oslo.» Ce sera l’édition du 24 mai, qui donnera son titre à l’œuvre.

Quand nous retrouvons l’artiste à Isleworth, le 2 juin, Andrew Curtis et lui peuvent enfin nous montrer les tests. Ils nous expliquent concept et procédés. Comme un enfant curieux qui démonte une horloge, Christian Marclay a dissocié les couleurs qui permettent d’imprimer «Le Temps», les fameuses CMJN (cyan, magenta, jaune, noir) qui composent la quadrichromie. Les plaques ne sont plus tirées avec toutes ces couleurs réunies mais à chaque fois avec une seule d’entre elles. Cela peut paraître technique, mais c’est toute la vie du journal qui se dessine ici, faisant apparaître les singularités de la nouvelle maquette dessinée l’automne dernier par le graphiste Nata Rampazzo. On perçoit la place des images et du texte, la gestion des blancs, le rythme du journal en fait.

Multiple mais unique

Ce qui ne pouvait qu’intéresser Christian Marclay, chez qui l’aspect sonore, musical, n’est jamais très loin. Ainsi, il a complété le concept de dissociation des couleurs en imprimant sur ces traces monochromes des portées musicales à leur tour déclinées dans les quatre teintes. Les lignes courent sur les pages et invitent à lire l’œuvre comme une composition musicale. Chaque série de deux pages, telles qu’elles sont disposées sur les plaques, donne ainsi 16 variantes, soit en tout une édition extraordinaire de 224. Chacun de ces tirages est en même temps totalement unique et lié aux 223 autres par le concept qui les a fait naître. Ils peuvent être très variés, simples traces de magenta ou de cyan rayées de portées d’une autre couleur, ou pages emplies de textes et d’images en noir et blanc rayées de portées noires.

Et puis, ces plaques ont vécu, elles ont été manipulées dans le feu de l’action par les imprimeurs de Bussigny, le silicone peut-être légèrement altéré, légèrement griffé parfois. Ce n’est pas une impression impeccable comme Andrew Curtis peut en réaliser pour d’autres travaux. C’est la vie d’un journal qui est révélée. Un aspect aléatoire au sein d’un concept strict qui ne peut que plaire à Christian Marclay.

Chez Coriander, ce n’est bien sûr pas le même genre de rotative à journaux qui est utilisé. C’est sur une machine à épreuves qu’Andrew Curtis imprime une feuille après l’autre. Sur son flanc, il est écrit «made in Switzerland». Elle a en effet été fabriquée par l’entreprise FAG, fondée par Joseph-Otto Bobst en 1937, et elle a fait le chemin de Lausanne à Londres quelques décennies avant les plaques du «Temps» du 24 mai 2016.

Christian Marclay, «Mardi 24 mai», 2016. 224 exemplaires, tirage offset sur papier Somerset Satin, blanc, 410 g,
46,5 x 63 cm, chacun unique. 

Commander l'œuvre: www.letemps.ch/art


A voir:
Pour la Nuit des images, organisée le samedi 25 juin par le Musée de l’Elysée, l’ensemBle baBel interprétera deux de ses partitions vidéo. A cette occasion, le groupe vernira son premier disque, un vinyle consacré aux pièces de Christian Marclay avec un visuel de Francis Baudevin.
Vernissage, verrée et signature à 19h. Jardins du Musée de l’Elysée, Lausanne

Invité des Rencontres photographiques d’Arles,
Christian Marclay présentera six films d’animation ainsi que «Pub Crawl», une installation audiovisuelle datant de 2014.
Grande Halle, du 4 juillet au 2 septembre.