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Christian Oster décroche le Médicis avec un conte de fées drôle et chaleureux

Après le Goncourt décerné mardi à Jean Echenoz, le Prix Médicis couronne Christian Oster et rend ainsi hommage à la politique d'auteurs cohérente et courageuse des Editions de Minuit«Mon Grand Appartement» est le septième roman d'un auteur discret mais fidèle à une manière mélancolique et virtuose. Sans que jamais cet humour ne glisse vers la dérision ou le cynisme

En avançant leur verdict pour couronner le roman de Jean Echenoz, Je m'en vais, les jurés du Prix Goncourt privaient leurs collègues du Femina du plaisir de récompenser une œuvre subtile, publiée par une (relativement) petite maison d'édition qui pratique une ligne politique et esthétique cohérente. Ce travail a été reconnu à plusieurs reprises: le Goncourt attribué à Marguerite Duras pour L'Amant, puis à Jean Rouaud pour son premier roman, Les Champs d'honneur, et surtout les Prix Nobel de littérature donnés à Beckett et à Claude Simon. N'empêche que la maison, fondée pendant la Résistance, est souvent restée en marge des célébrations de novembre. On pouvait donc craindre que le coup de force des Goncourt ne prive de leurs chances d'autres auteurs maison. Il n'en est heureusement rien, puisque le Prix Médicis a été remis hier à Christian Oster pour Mon Grand Appartement, septième roman d'un auteur discret mais fidèle à une manière drôle, mélancolique et virtuose, sans que jamais cette habileté ne pousse l'humour vers la dérision ou le cynisme.

La trame des romans de Christian Oster est généralement assez mince, un enchaînement de hasards nécessaires qui amènent un héros démuni vers l'accomplissement probable de sa quête: retrouver un être aimé, réel ou fantasmatique. Aux journalistes de France Inter qui le poussaient à résumer son livre, l'auteur répondait sobrement: «Un homme tombe amoureux d'une femme enceinte au neuvième mois.» Si l'énoncé est exact, il est aussi réducteur. Le narrateur se présente d'emblée avec une égale concision: «Je m'appelle Gavarine et je voudrais dire quelque chose.» Il va mettre ce désir en œuvre sur 250 pages de pur plaisir verbal et d'émotion, tenue à distance mais bien perceptible.

Dès les premières lignes, son dénuement est manifeste: Gavarine a tout perdu – son emploi, les clefs de son grand appartement, l'amie qu'il y logeait et surtout la grosse serviette dont le poids assurait une assise à cet être à l'identité incertaine. S'il est ennuyé par toutes ces défections, il les considère cependant comme inscrites dans l'ordre des choses. Depuis longtemps, Gavarine s'est habitué à attendre la catastrophe, il se sent en conséquence soulagé quand elle survient. Il n'entreprendra rien pour récupérer son logement, abritant dans un hôtel médiocre une totale absence de projet. Son répondeur, interrogé à distance, le met en relation avec d'anciennes amours qui lui fixent rendez-vous à la piscine. Le récit des achats, des préparatifs, des déboires de Gavarine se débattant avec les cabines, les lunettes, le maillot, bref, la vie quotidienne, sont un petit chefd'œuvre d'humour à la Buster Keaton.

Il ne renouera pas avec son ancienne amie. Il a mieux à faire que de raviver une vieille flamme. Devant lui, dans les eaux amniotiques de la piscine, un ventre archétypal le fascine, celui d'une femme qui prend son bain avec volupté. Visiblement, elle attend un enfant. Ça tombe bien, Gavarine aussi, mais depuis plus longtemps. Il ne lui manquait que la mère. L'ayant identifiée, il va se résoudre à déployer une certaine activité, attachant ses pas à ceux de la jeune femme qui s'en va accoucher chez son frère d'un bébé dont le père n'a pas voulu.

Ici, le récit emprunte les couleurs du conte de fées. Admis comme substitut du géniteur absent, le néo-SDF doit tout apprendre sur les choses humaines en très peu de temps: tenir la main d'une parturiente qu'il ne connaît que d'hier, acheter des accessoires spécialisés à la pharmacie, conduire une voiture, guider des touristes dans un gouffre pour dépanner un beau-frère d'occasion. A la fin du roman, cet angoissé abandonnique de Gavarine aura largement compensé les pertes initiales puisqu'il aura gagné un enfant et peut-être la femme qui va avec, un petit boulot et une forme pragmati que et chaleureuse de la solidarité.

Christian Oster se reconnaît une parenté avec d'autres écrivains de Minuit, particulièrement Jean Echenoz et Jean-Philippe Toussaint. Il partage avec eux le goût pour une rhétorique raffinée, jouant sur le décalage entre les imparfaits du subjonctif et le langage parlé, un humour teinté de mélancolie et une vision de l'homme plutôt réconfortante, à l'écart de la lutte pour la réussite et le pouvoir, prêt à tout abandonner pour une quête amoureuse aléatoire mais absolue.

Mon Grand Appartement, de Christian Oster (Minuit, 254 p.)

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