Aujourd’hui totalement Genevois, Christian Räth revient à l’Opéra de sa ville après dix-sept ans d’absence, avec Le Baron tzigane de Johann Strauss fils. Le Grand Théâtre, le Hambourgeois l’a fréquenté de près. D’abord pendant sept ans comme assistant à la mise en scène, entre 1995 et 2001. Puis comme metteur en scène «solo» dans Carmen, les derniers jours de 2000.

Entre cette époque et aujourd’hui, les scènes internationales ont émaillé son parcours avec des œuvres lyriques d’importance. Pour les fêtes de fin d’année – décidément son créneau genevois –, le revoilà cette fois-ci aux prises avec une opérette. Après la célébrissime tragédie de Bizet, la légèreté reprend ses droits sous sa houlette.

Le Temps: Comment avez-vous renoué avec la scène de l’Opéra après tout ce temps?

Christian Räth: Je retrouve certains collaborateurs avec joie et en découvre de nouveaux. Les équipes et les conditions de travail ont toujours été particulièrement agréables et professionnelles, ici. Sur le plan purement «technique», disons que j’ai l’habitude des changements dans des conditions très diverses après tant d’années de par le monde. L’adaptation est une des constantes de notre métier puisque les scènes et les salles sont par essence différentes d’une ville à l’autre. On conçoit nos spectacles en fonction de leurs particularités.

Vous avez connu le Grand Théâtre, le BFM et maintenant l’ODN. Comment cette dernière salle a-t-elle influencé votre approche du «Baron»?

A chaque fois, on explore les dimensions et les spécificités des lieux. Ici, l’aspect rustique, le bois, l’orientation des sièges créent un climat plus intime et chaleureux qu’à la place Neuve. Si l’idée de la mise en scène et des décors n’a pas été imaginée à l’origine en fonction de la salle, elle s’y inscrit naturellement.

Quelle idée?

Celle d’un jeu de société. Avec son parcours sur des cases, ses cartes, ses figurines et ses personnages manipulés comme des pions dans une course au trésor, ou un jeu de piste.

Il était important pour vous de sortir de l’image d’Epinal des folklores viennois et hongrois entre valses, czardas ou polkas?

Oui. Avec le temps, c’est d’ailleurs de plus en plus important. J’ai besoin d’aller chercher dans les œuvres ce qui résonne dans notre vie. Revivifier ce qui peut l’être, sans pour autant trahir ou déformer le texte ou la musique me paraît essentiel.

Vous avez effectué des coupures et présentez la version française de «Der Zigeunerbaron». Pourquoi?

Tobias Richter voulait que le public comprenne l’ouvrage, qui est méconnu ici. Je trouve que c’est tout à fait justifié, bien que je sois Allemand. De toute façon, à l’origine, la forme de l’œuvre en soi est déjà hybride. Dans le livret de l’Autrichien Ignaz Schnitzer, d’après la nouvelle Sáffi du Hongrois Mór Jókai, il y a un mélange de viennois, d’allemand et de hongrois avec des passages plus locaux, ajoutés ou retirés selon les nécessités. Les coupures ou les ajouts constituent une forme de tradition dans les opérettes. Nous avons restitué les airs d’Arsena et Mirabella, par exemple, et ôté celui de Carnero ou des passages parlés trop désuets, qui ne nous parlent plus du tout aujourd’hui.

Qu’avez-vous voulu souligner dans votre projet?

Je ne voulais pas d’une approche réaliste ou naturaliste, mais sortir des clichés folkloriques. J’ai opté pour une vision plus satirique, en marquant l’aspect grinçant et grotesque sous-jacent. Il y a toujours du sérieux derrière les farces. Et Le Baron tzigane dresse aussi un portrait critique de la société de l’époque [1885 avec les rapports complexes entre l’Autriche et la Hongrie, ndlr]. J’ai voulu montrer que derrière les personnages humoristiques se cachaient des êtres humains avec leurs défauts: égoïstes, matérialistes, embarqués dans une sorte de chasse au trésor.

Comment avez-vous travaillé le rapport entre l’image et la musique?

En lien très étroit avec le décorateur et costumier Leslie Traverse, et l’adaptatrice des dialogues Agathe Mélinand. A l’origine, j’étais parti sur une forme de jeu télévisuel du type concours, quiz show ou Star d’un soir. Dans l’esprit d’un divertissement un peu aigre. Mais progressivement, la lecture s’est tournée vers un univers plus poétique, ludique et fantaisiste qui tenait mieux compte de l’aspect dansant et du charme un peu passé de cette œuvre.

Bien que «Die Fledermaus» lui fasse de l’ombre, «Le Baron tzigane» connut un joli succès dans les pays germaniques. Pas ici. Cela vous a motivé?

Oui, car j’aime de plus en plus explorer des œuvres moins connues et relever le défi d’y trouver quelque chose qui peut nous intéresser aujourd’hui. Avec des ouvrages où le public a moins de références, on peut plus se lâcher.

Comment définiriez-vous la musique du «Baron»?

Très physique, qui invite naturellement au mouvement et provoque de la joie.


ODN du 15 décembre au 6 janvier.