Scènes

Christian Scheidt, la douce folie

Depuis plus de vingt ans, son jeu décalé et bienveillant dynamise les plateaux romands. Ces jours, à Genève, on peut savourer le comédien aux côtés de Brigitte Rosset dans «La Locandiera (quasi comme)», adaptation réussie de la comédie de Goldoni

S’il n’avait pas été ce comédien brillant et attachant qu’il est, Christian Scheidt se serait bien vu mathématicien. Il confie l’info pendant la séance photos. Il est couché, tête à l’envers et pieds en l’air, sur une table de Livresse, chaleureux café librairie genevois, et raconte qu’il a renoncé à cette voie car ce métier aurait accentué son caractère déconnecté et lunaire…

C’est simple, on adore Christian Scheidt! La profession de critique fait qu’on apprécie tous les comédiens, frères et sœurs de destin. Mais certains se distinguent par leur fantaisie, leur sensibilité, leur générosité. C’est le cas de ce clown aérien. Et ça tombe bien, car ces jours, l’acteur partage l’affiche avec une autre élue de la même espèce: Brigitte Rosset, douée et généreuse, elle aussi. L’association de bienfaiteurs s’appelle La Locandiera (quasi comme), elle a lieu à Troinex, près de Genève, et permet à Goldoni d’être joliment rafraîchi.

Imaginez: la comédie italienne du XVIIIe siècle interprétée à deux, avec, à tous moments, des décrochages contemporains, aussi insolents que pertinents. Un chevalier revêche ne veut pas admettre qu’il est amoureux? Grâce au duo emmené par Robert Sandoz, le piège se referme sur le farouche et suscite éclats de rire et serrements de gorge. Car il est là, le talent du tandem: débusquer la fragilité derrière l’hilarité. Se tenir serrés, tout près du gouffre, avec, pour seul parapet, la joie de vivre et le plaisir de chercher.

Légitimité entamée

Brigitte Rosset a demandé à Christian Scheidt de diriger son prochain solo comique. On la comprend. Le natif de La Chaux-de-Fonds a une oreille aiguisée. Et travaille comme un fou. «Chaque jour, quand je joue, je mâche et remâche mon texte pendant deux heures. C’est la seule manière de bien l’intégrer et de pouvoir l’oublier.»

Son auteur fétiche? «Jean-Luc Lagarce. J’adore sa manière hésitante et scrupuleuse de formuler sa pensée. Je suis ravi, car l’année prochaine, grâce à Nathalie Cuenet, je vais pouvoir jouer le héros de Juste la fin du monde, ce jeune homme malade qui tente de renouer avec sa famille avant de disparaître.»

Si le quinquagénaire trime autant et s’étonne sans cesse lorsqu’un metteur en scène rêve un rôle pour lui, c’est qu’il a un problème de légitimité. «Mes débuts au Conservatoire de Genève ont été difficiles. Leyla Aubert ne me voyait pas comédien. Richard Vachoux, Gérard Guillaumat et Hervé Loichemol, oui, mais pas la directrice. Du coup, j’ai toujours gardé cette griffure en moi et je dois lutter, encore aujourd’hui parfois, pour me dire que, le plateau, j’y ai droit.»

La mort en face, à 5 ans

L’anecdote sidère. Surtout après vingt-cinq ans de spectacles ingénieux et marquants. Mais, à bien y penser, on peut envisager ce qui a désarçonné la mentor. Christian Scheidt est un hyperémotif et son jeu, frémissant et inspiré, échappe aux codes classiques. Cette autre chose frappe encore. Son corps, qui souvent bondit et rebondit.

L’acteur rit. «J’aurais voulu être danseur. Mais mon père, architecte, n’était pas trop pour. Et puis, enfant, j’étais si efféminé que les autres élèves me traitaient de pédé. Quand on est petit, c’est dur à assumer. Du coup, j’ai fait du handball pour me viriliser.»

Un autre épisode, tragique, a marqué la vie de l’acteur. «A 5 ans, j’ai perdu ma maman qui est morte d’un cancer. Elle avait 50 ans. Du coup, je ne voulais pas avoir 10 ans, car je pensais que les âges à deux chiffres faisaient mourir. Pendant longtemps, j’ai été hanté par cette idée. Chaque fois que je croisais quelqu’un sur le trottoir qui me fixait étrangement, je pensais qu’il décelait en moi une maladie mortelle.»

Anne Bisang, la découvreuse

Depuis près de vingt ans, Christian vit le grand amour avec Christian, un jardinier qui «ne cesse de tester de nouvelles manières de cultiver; lui, c’est sûr, il est du côté de la vie», salue l’artiste qui, chaque soir, se réjouit de rentrer pour le retrouver. «Grâce à mon compagnon, je suis devenu un expert du potager. Spécialement des tomates, dont je distribue des plans à tous mes collègues. C’est bon pour le teint», sourit, malin, le comédien.

Quand il parle de ses collègues, Christian Scheidt pense spécialement «collègues féminines». Car, impossible d’évoquer le parcours de cet acteur sans recenser les femmes primordiales qui l’ont accompagné. A commencer par Anne Bisang. «Lorsque je suis sorti du Conservatoire, en 1992, je n’étais pas très proche des gens de ma volée et j’avais très peu de propositions. Anne, qui a repéré mon jeu à la Jacques Tati, m’a intégré dans la Compagnie du Revoir. En six ans, j’ai beaucoup appris.»

Les femmes de sa vie

Au moment où, en 1999, Anne Bisang devient directrice de la Comédie de Genève, Christian Scheidt est invité à la suivre dans cette aventure. «Même si j’adore son engagement critique et social, j’ai eu envie de pendre le large.» Cap sur la compagnie lausannoise Un Air de Rien, qu’il fonde en 2001 avec Sandra Gaudin et Hélène Cattin et avec qui il produit des spectacles vintage et secoués.

Là aussi, le comédien déborde d’éloges et de reconnaissance. «Avec Sandra, j’ai appris le décalage intégral. Tu la mets sur un plateau, c’est comme un animal, elle a un truc, c’est fou. Et avec Hélène, j’ai compris le plaisir de jouer. Elle m’a contaminé. Grâce à elle je me suis lâché.»

Sur la route de Christian, il y a encore deux Céline. Les comédiennes Céline Goormaghtigh et Céline Nidegger, «des sœurs, la famille» et une Evelyne, Evelyne Castellino, fondatrice et directrice de 100% Acrylique, compagnie genevoise de danse-théâtre. «Oui, c’est encore une super rencontre. Grâce aux spectacles que j’ai faits avec elle, j’ai pu assouvir ce désir de mouvements. Evelyne est une immense travailleuse, très investie dans son école. Elle prend sans cesse de grands risques aussi.»

On regarde Christian Scheidt décliner son admiration pour les femmes de sa vie et on sourit. Il y a, dans son regard, une gourmandise d’enfant. «Ce sont des alliées, des inspiratrices, je leur dois beaucoup. Elles m’ont permis de valoriser ce capital un peu étrange qui est le mien.» On leur dit merci, car, sans ce soutien, la scène romande aurait beaucoup perdu en humanité et en fantaisie.


La Locandiera (quasi comme), jusqu’au 26 août, à Troinex, Genève.

Le spectacle se jouera aussi le 20 octobre prochain, au Théâtre du Crochetan, à Monthey.


Christian Scheidt en dates

1965: Naissance à La Chaux-de-Fonds

1992: Diplôme du Conservatoire de Genève (ESAD)

De 1993 à 1999: Membre de la Compagnie du Revoir, d’Anne Bisang

2001: Fonde avec Hélène Cattin et Sandra Gaudin la compagnie Un air de Rien

2008: Commence à travailler avec la compagnie 100% Acrylique et développe le mouvement 

Publicité