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Christian Scott.
© Kiel Adrian

Musique

Christian Scott, la trompette sans reprendre son souffle

Le musicien de La Nouvelle-Orléans est un hyperactif glorieux. A l’occasion du centenaire du premier enregistrement de l’histoire du jazz, il démarre une trilogie critique. Rencontre à Port-au-Prince avant son concert à Cully

Parc de la Canne à Sucre, Port-au-Prince. Un jeune musicien louisianais déambule entre la mémoire du rhum brun et celle des esclaves. Il porte une iroquoise partielle, un très lourd collier africain et un t-shirt noir de pirate où le visage de Louis Armstrong remplace le crâne et des trompettes croisées se substituent aux tibias. Christian Scott est chez lui, en Haïti, même s’il s’y rend pour la première fois à l’occasion du Festival de Jazz. «En tant que natif de La Nouvelle-Orléans, j’ai grandi avec la conscience qu’une partie essentielle de mes racines créoles viennent de là, que Toussaint Louverture était un héros pour tous les Noirs et que la révolution haïtienne a prouvé que l’Occident pouvait être défait.» Paroles d’affranchi, rencontre avec l’âme insoumise du jazz contemporain.

On se souvient de lui, il y a presque dix ans. Il posait alors dans des complets si bien taillés qu’on plaçait ses photographies à choix dans la rubrique musique ou dans les pages mode. Il était comme ses prédécesseurs de La Nouvelle-Orléans, comme Wynton Marsalis, Terence Blanchard ou comme son oncle, le saxophoniste Donald Harrison; il pensait que le style était une carte de visite, presque un visa, il voulait s’imposer par la forme autant que par le fond. Christian Scott était remarqué pour ses reprises de Radiohead, son immense culture jazz et, déjà, un sens du casting qui faisait de ses groupes – comme ceux de Miles Davis – des espaces de révélation pour des musiciens plus jeunes que lui encore.

Chef de tribu

Scott, à l’époque, était déjà politique. Il jouait un morceau contre la violence policière («K.K.P.D.») alors qu’elle n’était pas devenue encore une thématique obsessionnelle: «Cela me déprime quand je me rends compte que j’interprète cette composition depuis presque dix ans. A l’époque, qu’un musicien de jazz prenne des positions politiques, ce n’était pas en vogue. Aujourd’hui, les lynchages policiers sont devenus notre quotidien.» Avec son frère jumeau, lui actif dans le cinéma, Christian Scott a grandi dans un creuset de la culture louisianaise. Son grand-père était un chef des Mardi Gras Indians, ces tribus de Noirs qui rendent hommage en plumes et en musique aux Amérindiens qui recueillaient les esclaves en fuite.

A lire: Jean-Yves Cavin: «Le Cully Jazz Festival est un véritable écosystème»

Son oncle, le saxophoniste Donald Harrison, notamment accompagnateur d’Art Blakey et lui-même chef des Indians, a inspiré au moins deux personnages de la série «Treme»: «Je viens moi-même d’être nommé chef d’une tribu. Depuis enfant, j’ai vu défiler mon grand-père avec son costume et j’ai su alors que je voulais poursuivre cette épopée.» Mais il n’y a pas, chez Scott, seulement la tradition transmise. Contrairement à la génération des jazzmen de La Nouvelle-Orléans qui l’a précédé, le trompettiste ne s’inscrit pas dans un néo-classicisme idéologique: «Il était essentiel pour Wynton Marsalis ou pour mon oncle de renouer avec le style louisianais, de valoriser notre héritage. Moi j’écoute du rap, de la trap, de la musique japonaise ou des improvisateurs nordiques. Je ne bois pas à une seule source.»

Tandis que l’on célèbre cette année le centenaire du premier enregistrement de l’histoire du jazz, Christian Scott ouvre une trilogie où il interroge de manière critique cet anniversaire paradoxal: «Il est fou de penser que ce disque de 1917 a été enregistré par des Blancs, l’Original Dixieland Jass Band, qui avaient une approche presque parodique de cette musique.» Dans le premier volet, «Ruler Rebel», qui vient de sortir, Scott se réapproprie à la fois les manières des pionniers oubliés de la trompette du Delta, dont Buddy Bolden, mais aussi le rap sudiste, les arrière-trains qu’on agite dans les clubs sévères de la rive occidentale du Mississippi. Scott ne discrimine pas entre la grande et la petite culture, il tourne tout en musique puissante et en profession de foi séminale.

Ouverture sur le monde

Avec ses trompettes de compétition, des modèles coudés manufacturés pour lui qui ressemblent à des fusées, Scott rentre sur la scène du Festival de Jazz de Port-au-Prince, invité par la chanteuse américano-haïtienne Sarah Elizabeth Charles. Il joue sur un morceau de vaudou transfiguré puis improvise sur les orchestres de trompes artisanales qui agitent les carnavals insulaires. Ce qui frappe, chez lui, c’est son insolente liberté, le sentiment qu’il donne de remettre en question ses partis pris à chaque souffle. Les deux prochains chapitres de sa trilogie ouvriront sur le monde, sur l’Asie et l’Europe notamment, mais aussi sur un retour à l’improvisation et à La Nouvelle-Orléans. Comme si son désir irrépressible d’envol s’inscrivait toujours dans ce berceau.


Christian Scott, «Ruler Rebel» (Stretch Music). En concert au Cully Jazz Festival, vendredi 7 avril à 19h30, Next Step.

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