En sept ans de carrière et autant d'albums, Christian Vogel a construit une œuvre exigeante et reconnue, qui mène les schémas de la techno dans des zones encore neuves où le groove se mêle à une approche relativement cérébrale de la musique. Ce week-end, Christian Vogel aura l'occasion de marquer de son empreinte l'édition 2000 de Lethargy, tenue dans le cadre de la Street Parade de Zurich. Et ce à deux reprises: ce soir en live, avec Jamie Lidell, dans le cadre de leur projet techno-funk Super-Collider; et demain, en tant que DJ.

D'origine chilienne, c'est en Angleterre que Vogel aura passé le plus clair de son temps. Il s'installe en 1992 à Brighton, pour entreprendre des études en musicologie dans les murs de l'Université du Sussex. Depuis quelques années déjà, il bidouille les quelques ordinateurs qui passent à sa portée pour leur faire cracher les sons les plus improbables. Mais c'est en 1993 que sa carrière de producteur démarre officiellement, par la sortie d'un premier EP sur Magnetic North, le label de Dave Clarke.

Un besoin de structures

Or il n'est pas facile, durant ces années-là, de tenir un langage techno dans une ville comme Brighton, restée à l'écart de l'explosion qu'a connu le style dans le reste de l'Angleterre: cet isolement, outre qu'il a pu donner cette couleur si particulière à la musique de Christian Vogel, a également généré chez lui un puissant besoin de structures. Une recherche qui prendra forme avec la création d'un collectif d'aide à la création, No Future, chez qui viendront signer les figures marquantes de la nouvelle scène techno anglaise: Neil Landstrumm, Tobias Schmidt, Justin Berkovi, ou encore Jamie Lidell.

A partir de là, la carrière de Christian Vogel connaît une expansion tentaculaire: essaimant sur les labels européens les plus au fait en matière de «dancefloors» parallèles (Tresor, Force Inc., Mille Plateaux, Novamute), il va patiemment forger une musique qui se démarque fortement des canons du genre. Lassé du schéma strictement binaire de la techno traditionnelle, il va prendre le risque d'en briser le flux par des structures syncopées, par des brisures de rythmes que vient souligner le fourmillement de bruits erratiques. Les sonorités, elles aussi, sont neuves, et beaucoup plus rudes que ce que propose la scène habituelle: du beat de Christian Vogel se dégage une coloration volontiers métallique, qui laisse toutefois libre cours à tous les phénomènes de brouillages, de distorsions et de détournements que permet le lexique sonore de la techno. Une volonté de briser les cadres sensible également dans le choix que fait Vogel de travailler sur d'autres supports que la seule techno: funk électronique avec Super_Collider, ou collages sonores sous le nom de DJ Decay.

Christian Vogel: En studio, je déteste me cantonner à un seul style. C'est ennuyeux à mourir, un peu comme si vous mangiez chaque jour la même chose. Certaines personnes aiment ça, mais j'en suis pour ma part incapable.

Le Temps: Vous travaillez avec beaucoup de labels, certains orientés très dancefloor, d'autres plus expérimentaux. Arrivez-vous à concilier ces différentes approches?

– Je pense y être arrivé, maintenant que je produis sur Novamute. C'est un label qui m'a permis de trouver un compromis valable entre ma volonté d'expérimenter et celle de faire danser. Le problème de l'expérimentation à outrance, c'est qu'elle est rarement dirigée vers le public.

– Vous référant au sociologue français Baudrillard, vous avez nommé un de vos albums «All Music has come to an End». Avec «Rescate 137» qui sort cette année, pensez-vous toujours que l'art mourra avec le XXe siècle?

– Si j'en appelais à Baudrillard, c'était d'une manière plus positive. Je voulais dire que nous vivons une période dans laquelle la musique est en train de perdre son caractère institutionnel: avec la technologie actuellement à disposition, chacun peut se prétendre musicien. C'est ce qui donne son caractère égalitaire à la musique électronique. Cette forme d'expression est devenue très importante et elle va se développer encore. Mais il faudra faire attention à en garder le contrôle.

«Rescate 137», par Christian Vogel (Novamute; sortie le 11 septembre 2000).

Zurich. Lethargy. Rote Fabrik. See-strasse 395. Ve 11 dès 22 h: Super_Collider, Josh Wink, DJ Naughty, Andy C, Matrix, Tikiman, Vainqueur & Substance, etc.; Sa 12 dès 22 h: Christian Vogel, Tobias Schmidt, Khan, etc.