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Christiane Taubira et Toni Morrison. Dans «Mes Météores», la femme politique dit son admiration pour les «héroïnes émouvantes et indomptables» peintes par la romancière américaine.
© PATRICK KOVARIK

Salon du livre

Christiane Taubira: «Je chemine avec la littérature»

L'ancienne garde des Sceaux du gouvernement de François Hollande est l'une des invitées phares du Salon du livre de Genève. Une ministre parmi les livres? Oui, car son action s’est toujours nourrie, dit-elle, de ses lectures. Rencontre avec cette lectrice passionnée

Mercredi prochain, Christiane Taubira est invitée sous le baobab géant du Salon africain, pour une séance de dédicace et une rencontre autour de son livre, Murmures à la jeunesse, paru en début d’année chez Philippe Rey. Une ancienne garde des Sceaux au Salon du livre de Genève?

Oui. Car cette femme politique, née en Guyane, est non seulement auteure, mais elle est aussi une lectrice insatiable. En matière de lectures, elle est même, ainsi qu’elle le confesse dans son autobiographie, Mes Météores (Flammarion), une véritable «agoulou»; une «vorace» dans la langue de son enfance. Ses textes, ses discours sont émaillés des citations de ses auteurs préférés. Ils sont toujours là, confesse-t-elle. Impossible d’en dresser la liste exhaustive d’ailleurs, tant sa curiosité l’a menée sur tous les chemins de la littérature. Poètes, romanciers, chansonniers du monde entier, elle les a emportés partout avec elle: «Il y a toujours une chanson, un poème, une pensée, pour vous donner raison et vous accompagner», dit-elle au début des Météores. Dans Murmures à la jeunesse, qui observe les attentats survenus en France, qui dit et argumente son désaccord avec le projet de déchéance de nationalité, qui tente de donner du sens à une situation dramatique, périlleuse, la littérature est, avec la politique, dans les réponses qu’elle propose.

Quelques jours avant sa venue à Genève, Christiane Taubira a accepté de nous rencontrer à Paris, pour évoquer sa passion des livres. Un garde du corps, encore, la suit. C’est l’état d’urgence en France et la garde des Sceaux a suscité des animosités féroces durant ses années de gouvernement. Mais la voilà, qui s’installe, qui rit, qui explique, qui raconte avec passion son amour des livres.

– Le Temps: Il paraît que, même lorsque vous étiez garde des Sceaux, vous lisiez beaucoup?

– Christiane Taubira: J’ai toujours lu, surtout la nuit. Pendant ces presque quatre ans, je n’ai pu lire que la nuit. J’ai continué à le faire, parce que c’est vital pour moi. Dorénavant, je peux aussi lire de jour, mais je ne suis guère plus raisonnable. Mes nuits sont courtes. Je voyage, je vagabonde, je rôde dans ma bibliothèque la nuit…

– Vous lisez de la poésie, des romans, des essais, de tout.

– J’ai spontanément, depuis toujours, un goût éclectique. Je le cultive. J’ai une curiosité, une appétence pour le monde. Plus encore que pour le monde, pour les imaginaires du monde. J’ai beaucoup voyagé. Je connais le monde physique, géographique, social, culturel. Les écrivains apportent, en plus, l’imaginaire de leur lieu. Par la littérature, on accède à cet imaginaire. Les voyages dans la littérature m’attirent plus encore que les voyages physiques.

Lire aussi: Les poètes de Christine Taubira

– Petite, en Guyane, aviez-vous des livres?

– A Cayenne, il n’y avait qu’une seule librairie-papeterie et une bibliothèque municipale. Ce n’était pas un univers de livres. Mais à l’école, je fréquentais assidûment la bibliothèque, lieu magique, dont j’ai encore l’odeur du bois dans les narines. J’étais une petite fille remuante – ce qui n’a pas changé je crois! Quand les religieuses n’en pouvaient plus, elles me menaçaient: Christiane, si tu continues, tu seras privée de bibliothèque, tu n’auras pas le droit d’emprunter des livres. C’était la punition suprême.

Mon frère me ramenait à la maison des magazines, Le Nouvel Obs, L’Express, L’Expansion, de la banque où il travaillait. Ma mère, une personne adorable et admirable, me rapportait tous les écrits qu’elle trouvait… Et il y a ce mystère, irrésolu, de la valise de livres que j’ai trouvée à la maison. Je n’ai jamais su d’où elle venait. Je l’ai prise, je l’ai mise sous mon lit, j’ai tout lu. Gide, Lanza del Vasto, Balzac, beaucoup de livres qui n’étaient pas de mon âge.

- Avez-vous toujours lu en liberté?

– Au lycée, personne ne contrôle nos lectures. Le foyer Léon-Gontran-Damas possède une bibliothèque où je découvre Zola, les auteurs d’Amérique du Sud. Je développe une passion pour Hugo. L’époque du lycée, c’est aussi une petite bande, dont je suis, qui fait l’école buissonnière. Des virées entassés à 11 dans une Simca 1000! Nous lisons Frantz Fanon. Peau noire, masques blancs, Les Damnés de la terre, Pour la révolution africaine. Un univers vertigineux s’ouvre. Personne ne vous parle de ces choses-là. Ni votre professeur de philo, ni celui de français, ni celui d’histoire. Vous tombez dessus. Vous lisez. Vous en discutez avec d’autres, aussi ignares que vous… Une fabuleuse entrée dans la vie!

Nous découvrons aussi, alors, la lutte pour les droits civiques, Angela Davis, les Black Panthers, la théologie de la libération en Amérique du Sud, Josué de Castro, Alejo Carpentier. C’est l’époque des JO de Mexico avec les poings levés de Tommie Smith et John Carlos. Trois années de lycée riches en découvertes, en saveurs de rébellion. Une rébellion féconde, créatrice.

– Vous faites même une grève!

– Avec des revendications précises. Nous demandons qu’on ajoute au programme les littératures négro-africaines, et l’enseignement des langues du continent où nous vivons, l’Amérique du Sud. Nous obtenons que le portugais-brésilien soit enseigné. Un butin de guerre.

– Le vrai paradis des livres, c’est à Paris que vous le trouverez, comme étudiante, puis directrice, députée, ministre…

– Je n’imaginais pas qu’il puisse exister un endroit avec autant de librairies. Une ici. Une là. Une autre encore. Au Quartier latin, des livres et des disques, à profusion! Les librairies ont des sous-sols, des mezzanines. Non seulement les livres sont partout, mais, si vous descendez l’escalier, il y en a encore! Vous grimpez à l’échelle, encore plus! Sans compter les bibliothèques. Je découvre tout. En Guyane, j’avais lu un Jorge Amado. Tous ses livres sont là. Je connaissais quelques auteurs africains: toute l’Afrique dans sa diversité, francophone, anglophone, lusophone, australe, est à disposition. Je furète, je cherche, je m’aventure dans les littératures européennes, afro-américaines, américaines. Au lycée, j’ai lu Steinbeck, voilà Faulkner, Tennessee Williams et bien d’autres.

Je n’oublierai jamais à quoi ressemble le billet de cinquante francs. Souvent ce billet, mon dernier, représentait un dilemme cornélien: manger jusqu’à la fin du mois ou acheter des livres, un disque, aller au cinéma. Je tranchais très vite pour le livre, le dernier Miles Davis, un live de Keith Jarrett, le dernier Kurosawa. Je trouverais bien un peu de pain rassis, même un peu moisi… Lorsque je reviendrais plus tard à Paris, je continuerais de me gorger de livres, de théâtre, de films, de concerts.

– Vous revenez en Guyane en 1979, mais 22 caisses de livres restent à Paris.

– Je ne pouvais pas les emporter par avion. Je n’avais pas d’argent, je commençais juste à travailler. C’est mon beau-frère qui m’en a offert le transport. Je ne l’oublierai jamais. Pas plus que je n’oublierai que mon grand frère m’a envoyée faire des études. J’avais perdu ma maman. J’avais de jeunes frères et sœurs, ma grande sœur et mon grand frère les avaient pris en charge. J’avais trouvé du travail, un bon salaire. J’étais fière, j’allais participer. Et mon frère m’a dit: la famille, on s’en charge. Toi, tu te débrouilles, on ne peut pas t’aider, mais tu pars étudier. Cette décision a changé le cours de ma vie.

– Votre action politique a-t-elle été nourrie par vos lectures?

– Les livres font partie de ma vie, aussi bien politique que privée. Les livres et des écrivains. Edouard Glissant était un ami. J’avais de la vénération pour Aimé Césaire, qui me traitait comme sa fille. J’ai rencontré beaucoup d’écrivains, femmes et hommes, mais côtoyé encore davantage les œuvres que les auteurs. L’œuvre est une pensée travaillée, élaborée, polie, sculptée. La littérature, sous ses formes diverses, romans, nouvelles, poèmes, chansons, philosophie, essais, m’apporte des réponses tout le temps. Je chemine avec la littérature. Y compris pendant ces années où j’ai été garde des Sceaux. Mon action la plus significative, la plus durable, s’inscrit profondément dans ce que j’ai compris du monde grâce à des penseurs comme Foucault, Ricœur, Levinas, Lefort ou Gramsci.

– A vous écouter, à vous lire, surgit l’idée de la créolité, telle qu’Edouard Glissant l’a défendue. Cette vision du monde vous habite?

– Oui. C’est mon enracinement amazonien. Un lieu de rencontres, physique, géographique, un pays. Lieu collectif, d’identités communes. Lieu personnel aussi, au croisement de cultures, avec une sensibilité aux diversités du monde, à ses disparités. L’Histoire envisagée non pas de façon binaire, mais dans sa complexité. Quand on comprend, par exemple, que la traite négrière et l’esclavage, moment d’extrême violence, sont aussi un moment de créativité inouïe, qui donne naissance au blues et au jazz; qu’un peuple asservi, qui décide de faire peuple, sans l’être au départ – car ce sont des captifs, aux langues, aux cosmogonies différentes –, produit ces cultures, se forge une identité, une Histoire, un avenir… Quand on porte tout cela en soi, en conscience, en sérénité et en paix, on comprend qu’on appartient au monde et qu’il n’y a personne, – personne! – à exclure. Sous aucun prétexte.

– Plusieurs essais, une autobiographie, Mes Météores. Comment écrivez-vous?

– J’écris dans l’urgence. L’urgence de clarifier les choses pour moi-même, l’urgence de m’en expliquer, de les partager. J’écris vite, sur un sujet donné, à un moment donné. Je ne suis pas écrivain. Il ne me vient pas à l’esprit de me prendre pour un écrivain. Un seul de mes livres, Mes Météores, se détache, pour une raison simple. Je l’ai écrit alors que j’avais décidé de quitter la vie publique. Ce devait être un adieu à la politique. Lui aussi a été écrit par à-coups, dès que j’avais un peu de temps libre.

– Dans Murmures à la jeunesse, vous évoquez les attentats en France, le projet de déchéance de nationalité. Or vos observations sont à la fois politiques et poétiques…

– La poésie, la littérature m’aident à vivre dans le monde, notamment lorsque je me trouve face à une question essentielle. J’étais, vis-à-vis du gouvernement, dans une position inconciliable. Des explications, des échanges ont eu lieu, mais je ne pouvais m’en accommoder. Un conflit de loyautés. J’en fais la démonstration politique. Je reviens sur la façon dont s’est construit le droit républicain de la nationalité, sur cette confrontation permanente, historique, entre la droite et la gauche sur la composition, la compréhension de la nation, l’idée de nation tribale opposée à une nation civique, où des citoyens peuvent être différents, mais doivent être égaux, etc. Ce raisonnement-là puise dans l’histoire et les confrontations. Mais se pose aussi la question de qui nous sommes, nous humains. La réponse, pour moi, est dans la poésie, la littérature, la philosophie.

– Il faut, dites-vous, pour répondre au défi des attentats, aux divisions, aux menaces, «organiser le partage de la beauté» entre tous.

– Sans négliger la question de la justice sociale, si on arrivait vraiment à partager la littérature, la poésie, le théâtre, la musique, les arts, la peinture et la danse, le matériel, ce matériel morose et gris qui pèse sur nos vies, aurait moins d’emprise. Nous aurions une autre échelle de valeurs. Nous saurions ce qui est important, ce qui est pérenne, ce qui est juste, a contrario ce qui est temporaire, accessoire, futile. Je n’ai pas de milliards, je ne suis pas riche, mais j’ai la poésie, la peinture, la musique, accès aux savoirs et aux joies du monde.


Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse, 94 p., Philippe Rey

Mercredi 27 avril. Salon africain, Salon du livre de Genève, Palexpo: 15h, dédicace; 16h, «Une heure avec Christiane Taubira».


Profil


2 février 1952 Naissance à Cayenne, Guyane.

Années 70-80 Etudes à Paris, expériences professionnelles en Guyane.

1993 Elue, pour la première fois, députée de Guyane. Loi contre les mines antipersonnel; loi sur la reconnaissance de l’esclavage.

1994 Elue députée au Parlement européen.

2002 Candidate à l’élection présidentielle française pour le Parti radical
de gauche.

2012-2016 Garde des Sceaux.

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