Voici deux livres aussi différents que possibles tant dans l’étendue temporelle de leur objet que dans leur manière de procéder. Philippe Buc s’attache aux rapports entre la théologie chrétienne et la violence, depuis la guerre entre les Juifs et les Romains en l’an 66 jusqu’à l’invasion de l’Irak en 2003. Jean-Marie Le Gall, lui, se concentre sur les quelque soixante années que durèrent les guerres d’Italie qui opposèrent la France, le Saint Empire romain germanique et la curie romaine. Buc raisonne à partir d’une conceptualité très large faisant appel à la philosophie, à la sociologie ou à la critique des idéologies, Le Gall, lui, avance essentiellement en historien soucieux de la précision des situations et des faits. Et pourtant, d’une certaine manière, ces deux ouvrages se rejoignent sur leur préoccupation principale, qui est d’essayer d’illustrer et de comprendre les liens entre le christianisme et la guerre qui ont marqué différents moments de l’histoire de l’Occident.

Croyances des combattants

Liens tragiques, au demeurant. Qu’il se soit agi des croisades, des guerres qui déchirèrent la France au XVIème siècle, de la révolution hussite, de la Révolution française ou encore de la guerre de Sécession américaine, pour ne rien dire des conflits mondiaux du XXème siècle, Buc met en relief la manière dont des concepts religieux ont façonné à la fois la manière dont la violence meurtrière a été justifiée et la manière dont cette violence a été perpétrée. Le Gall, pour sa part, montre comment, à la différence de la vision traditionnelle qui veut voir dans les guerres d’Italie l’un des premiers conflits d’une modernité qui se serait affranchie de l’Église et qui, suivant la leçon de Machiavel, ne serait que l’expression de forces purement séculières, les croyances des combattants de l’époque étaient imprégnées par des enjeux confessionnaux ou même eschatologiques qui, seuls, permettent de comprendre les motifs véritables du conflit.

«Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive»

Comment une religion prônant le pardon et la non-violence peut-elle devenir la source et la clef d’une guerre? Les choses ne sont jamais simples. Jésus est aussi celui qui dit «N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive.» Contradiction interne? Certes. Mais l’essentiel n’est peut-être pas là. La Bible est un ensemble beaucoup trop hétérogène, ses différents livres appartiennent à des genres et à des époques trop différents pour être réductibles à une doxa unilatérale.

Pas de place pour la différence

Mais ce n’est pas même cette hétérogénéité qui est en cause. Même si on les tient pour des interprètes authentiques de la parole de Dieu, les auteurs de ces livres ne furent après tout que des hommes, et, à ce titre, des êtres susceptibles de se contredire entre eux. Non, ce qui est en cause, c’est quelque chose d’autre, qui n’est absolument pas le propre du christianisme, c’est la conviction, c’est la croyance poussée à l’absolu que ce que l’on croit est la vérité. Ce n’est qu’à partir du moment où je postule que ce que je crois est le Vrai, le seul Vrai, que je deviens capable de faire la guerre à celui qui ne partage pas ma croyance. Dans la conviction religieuse, il n’y a pas de place pour la différence, pour l’autre, il n’y a de place que pour le même. Tel pourrait être le dénominateur commun de ces deux ouvrages si divers.

Légitimateur de violence

Sans doute, la conviction religieuse n’explique pas tout. Les visées proprement politiques, l’avidité du gain, le goût du pillage, bref, la tendance humaine constante à la prédation – qui poussera un Hobbes à stipuler que la société n’est que le lieu de la guerre de tous contre tous – n’ont cessé de jouer leur rôle. Comme le remarque toutefois Jean-Marie Le Gall dans un excellent chapitre intitulé «violences militaire et religion chrétienne», «la religion peut être un légitimateur de violence surtout lorsque règne une attente eschatologique inculquée par des orateurs particulièrement actifs et nombreux dans les cités». Le Gall dit cela à propos des guerres de religion françaises de la seconde moitié du seizième siècle. Mais qui ne voit, hélas, qu’une telle affirmation garde toute sa validité de nos jours?


Philippe Buc, «Guerre sainte, martyre et terreur. Les formes chrétiennes de la violence en Occident», traduit de l’anglais par Jacques Dalarun, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 539 pages.

Jean-Marie Le Gall, «Les Guerres d’Italie (1494-1559). Une lecture religieuse», Droz, 218 pages.