Essai

«Le christianisme, une performance littéraire et une religion sexy»

Le christianisme continue à inspirer la production littéraire française. Ces dernières semaines, pas moins de quatre livres ont été publiés par des écrivains et des journalistes sur leur rapport à Dieu et à la foi. Frédéric Boyer, auteur de «Sexy Lamb», analyse notre relation moderne au christianisme

Genre: Essai
Qui ? Frédéric Boyer
Titre: Sexy Lamb. De la séduction, de la révolution et des transformations chrétiennes
Chez qui ? P.O.L, 194 p.

Ecrivains ou journalistes dans une France très laïque, parfois laïciste, ils n’hésitent pas à parler foi, spiritualité, christianisme. Ces dernières semaines, plusieurs auteurs influents ont publié des livres sur ces questions. Parmi eux, Frédéric Boyer, Sylvie Germain, Michel Cool et Franz-Olivier Giesbert (lire LT des 5 et 6 avril 2012). Le christianisme est-il sexy? Oui, le renversement des valeurs qu’il a opéré dans l’Antiquité a exercé une séduction paradoxale, affirme Frédéric Boyer. Maître d’œuvre de la nouvelle traduction de la Bible parue en 2001, traducteur des Confessions de saint Augustin ( Les Aveux , P.O.L, 2008), il vient de publier Sexy Lamb , un livre dans lequel il a rassemblé des textes écrits sur plus de dix années. Où l’on découvre l’attrait puissant qu’exerce le christianisme sur cet écrivain prolifique, mais discret. Rencontre.

Samedi Culturel: Qu’est-ce qui vous fascine dans le christianisme?

Frédéric Boyer: J’ai une familiarité avec le christianisme qui me vient de mon enfance, de mon univers culturel et familial. Du côté de ma mère, on est très catholique. Du côté de mon père, plutôt athée. Cette proximité avec le christianisme m’a donné des repères familiers, avec lesquels j’ai pris de la distance à l’adolescence. Je me suis intéressé à nouveau au christianisme à partir d’une première lecture de Dostoïevski. J’ai commencé des études d’exégèse à la Faculté des Jésuites, le Centre Sèvres à Paris, parallèlement à des études de lettres. Je me suis plongé dans cette fabrique textuelle du christianisme, que je trouve particulièrement étonnante et intéressante. Elle a marqué tout notre univers de référence scripturaire, notre manière d’écrire et de lire des textes. A partir du chantier de la nouvelle traduction de la Bible, j’ai essayé de réfléchir à la question de savoir comment s’écrit le christianisme. Car, et on ne le dit pas assez souvent, le christianisme est un processus d’écriture. Mon souci a été de montrer que très tôt, cette religion s’est constituée dans un rapport à la réception, à la fabrication et à la transformation de textes.

Pour vous, le christianisme est d’abord un événement littéraire avant d’être une religion?

Pour comprendre ce qu’est devenu le christianisme, et pour comprendre le christianisme comme religion, il est important d’essayer de définir et de concevoir l’événement qu’il a été. Or il a d’abord été une production d’écrits, dans un monde où la littérature au sens large était importante. La communauté chrétienne s’est constituée sur une multiplicité d’écrits. Le ferment du christianisme, c’est une action narrative pour rendre crédible un témoignage.

Vous le comparez le christianisme à l’invention du rock’n’roll. Quel a été le génie propre de cette histoire? Comment et pourquoi a-t-elle séduit? Le christianisme relève du storytelling, il est une performance littéraire. Cela signifie que c’est le pouvoir de la narration qui crée une communauté, qui crée du lien. L’écrit n’avait pas une telle force dans la religion romaine ou grecque. Le grand pouvoir du christianisme a été de raconter le monde d’une nouvelle façon. Ce n’était pas rien, puisqu’il s’opposait au récit politico-théologique du monde gréco-romain.

Le christianisme s’est constitué en reprenant de vieilles histoires, comme celle du serviteur souffrant dans le livre d’Isaïe, en les réécrivant et en les transformant. L’écriture chrétienne utilise le procédé du cut up, qui est très moderne. Il en est résulté comme un choc littéraire, en termes de rythme, de prédication. Le rock est né de la même manière.

La nouveauté de cette religion a été de prendre à rebours tout le système de valeurs du monde gréco-romain. Tout ce qui était repoussable, abject, comme les païens, les esclaves, les prostituées, va être reconnu comme interlocuteur dans le christianisme. Le sauveur est un petit prêcheur itinérant condamné à mort comme un criminel. L’ignoble devient désirable, et l’obscène devient le mode caché de la Révélation. Les premiers chrétiens vont d’ailleurs se glorifier d’aimer un Christ laid et sans gloire. C’est assez étonnant. Les intellectuels païens n’y comprendront rien. Les Romains exaltaient en effet les canons de la force, de la beauté, de l’honnêteté. Autre force du christianisme: il s’est tout de suite adressé à la diversité du monde et a proposé le salut pour tous. Il a ainsi abattu les cloisons identitaires, et conquis l’Empire en devenant un ferment d’unité complètement improbable.

Vous commencez votre livre par cette affirmation: «Etre chrétien, en ces temps, ne devrait être possible qu’en revisitant tout de fond en comble. En contestant l’héritage. En s’opposant à ce qui nous est donné de croire.» Pourquoi?

C’est l’acte fondateur de ce qu’on appellera le christianisme. Pour Jésus, il n’y a pas d’évidence. Ni par exemple dans ce qui est considéré comme un péché à l’époque, ni dans la définition du shabbat. Il faut donc quitter l’évidence et essayer de mettre en question ce qu’on a reçu. Cela ne signifie pas contester l’héritage au sens de le détruire ou de l’abolir. Cela signifie peut-être qu’il ne peut y avoir de transmission que dans la mise en question de ce qu’on reçoit. On ne peut être héritier que dans l’inquiétude, et dans un certain dessaisissement.

Cette attitude est profondément chrétienne, car le christianisme n’a pas de langue propre, il a habité les langues des autres. D’une certaine façon, il a même rapté les langues et les cultures des autres, il les a colonisées, déplacées, et de tous ces déplacements, ces rapts, il a inventé quelque chose de neuf. En ce sens, le christianisme a été la religion de la modernité.

Dans votre livre, vous écrivez que vous n’arrivez pas à vous dire chrétien. Pourquoi?

Je n’arrive pas à dire je suis chrétien, comme je n’arrive pas à dire je suis écrivain. Je ne crois pas aux processus identitaires. Aujourd’hui, on est en train d’en crever. Je préfère rester dans une attitude de retrait. Ce n’est pas une coquetterie: ce retrait est déjà présent dans l’enjeu évangélique de la reconnaissance de Jésus de Nazareth comme Christ. Les quatre Evangiles évoquent tout de suite cet enjeu, et notamment l’Evangile de Marc: Jésus se refuse à l’identification, en partie parce qu’il cherche moins à établir la communauté sur l’amour de sa personne, que sur sa ressemblance avec les plus démunis, les moins aimables.

La séduction du christianisme n’opère plus aujourd’hui, du moins en Europe. Dans votre livre, vous remarquez que cette histoire est devenue illisible. Qu’est-ce qui ne fonctionne plus?

Peut-être qu’il ne fonctionne plus parce que le récit qui domine notre époque est celui de l’argent, du pouvoir et de la gloire. Mais les Eglises doivent aussi se poser des questions. L’Eglise catholique met au premier plan la famille. Mais est-ce la valeur fondamentale de la foi chrétienne? Je ne le crois pas. Et pourquoi se focaliser comme ça sur la sexualité? C’est aberrant.

Peut-on comparer le christianisme à un autre événement littéraire? Peut-être à la tragédie grecque.

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Frédéric Boyer

«Sexy Lamb»

«Etre chrétien, en ces temps, ne devrait être possible qu’en revisitant tout de fond en comble. En contestant l’héritage. En s’opposant à ce qui nous est donné de croire»
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