Impensable jusqu'à récemment, l'événement annoncé vendredi passé par Christie's International connaîtra des répercussions considérables. La maison d'enchères s'est rendue propriétaire de Haunch of Venison, galerie d'art contemporain londonienne renommée au catalogue de laquelle figurent des noms de premier rang tels que Bill Viola, Keith Tyson, Wim Wenders ou Richard Long. Disposant d'espaces d'exposition à Berlin et à Zurich où elle a repris la galerie Judin, Haunch of Venison aura aussi pignon sur rue à New York dès cette année. Graham Southern, l'un de ses deux fondateurs et actuels directeurs avec Harry Blain, est un ancien de chez Christie's. La maison d'enchères s'engage ainsi de plain-pied sur le premier marché de l'art.

«Nous sommes désormais en mesure de répondre complètement aux demandes de nos clients», a déclaré son CEO, Edward Dolman. «Grâce aux artistes d'envergure internationale représentés par Haunch of Venison et grâce au développement de notre secteur de ventes privées, notre position dominante sur le second marché des enchères s'en trouvera complémentairement renforcée.» Cette acquisition fait partie d'une stratégie d'entreprise globale que François Curiel, célèbre commissaire-priseur et patron de Christie's Europe, commente pour Le Temps.

Le Temps: En achetant la galerie Haunch of Venison, Christie's assume une activité nouvelle dans un univers commercial où, entre galeries, marchands, maisons de ventes aux enchères et foires de l'art, la répartition des rôles semblait, jusqu'ici, clairement établie. Est-il bien utile de brouiller les frontières entre métiers?

François Curiel: Il s'agit d'une évolution naturelle; nous l'avons sentie arriver comme on voit l'eau frémir avant de bouillir! Depuis un certain temps, nous avions constaté un accroissement rapide des activités de notre département des ventes de gré à gré qui se charge des clients désireux d'éviter de passer par les enchères. Nous avons simultanément pris acte de l'extension formidable des marchés orientaux et nous nous sommes préparés à répondre à ces phénomènes. En nous dotant d'outils informatiques qui facilitent les recherches et accélèrent les processus et les transactions. En mettant en place, par exemple, une banque de données «on line» qui permet à celui qui veut se défaire d'un objet de se mettre en rapport avec celui qui cherche à l'acheter. L'acquisition de Haunch of Venison constitue un pas de plus et nous permet d'aller plus vite dans cette direction.

- Dans la redistributiongénérale des cartes, les marchands traditionnels ne risquent-ils pas de se trouver laminés?

- Voyons les choses en face. Le phénomène dont nous parlons n'est autre que la globalisation du marché de l'art. Or qui peut mieux y répondre qu'une maison telle que la nôtre, avec ses 85 bureaux répartis dans 43 pays et ses 14 salles de vente implantées de par le monde? L'évolution actuelle n'échappe pas à aux marchands. Lesquels, même puissants, ne disposent pas d'infrastructures comparables. La toute récente vente aux enchères new-yorkaise d'une partie de la collection Pierre Huber illustre bien cette situation. Ce marchand genevois fort avisé a parfaitement bien compris qu'une collaboration avec Christie's lui ouvrait des perspectives nouvelles; il a estimé qu'il allait y gagner en termes promotionnels, en rapidité, en contacts. La concurrence ne disparaîtra pas. Marchands et maisons de vente se comporteront toujours comme chiens et chats. Mais ils savent aussi qu'ils ne pourront se passer les uns des autres. Sans le travail de fond accompli par les marchands auprès des artistes, nous autres vendrions sans doute moins et en sommes bien conscients.

- Selon la même logique, envisagez une présence dans les foires de l'art?

- Pas pour l'instant. Mais indirectement oui. Christie's, à travers sa galerie King Street Fine Art Limited, tout comme Sotheby's à travers sa galerie Noortman, seront indirectement représentés à la prochaine foire de Maastricht. Et nous envisageons aussi d'installer un stand à la Foire de Moscou.

- Aujourd'hui, en résultats globaux, vous vous trouvez mieux placé que votre concurrent Sotheby's; à quoi l'attribuez-vous?

- A notre rapidité. Nous allons dans le sens du vent. Deux exemples. Nous avons choisi Dubaï pour développer nos affaires au Proche-Orient et en Asie et, dès mai 2006, s'y est déroulée une première vente. Nous avons lancé le site Christie's Live qui, depuis n'importe où dans le monde, permet à tout un chacun d'assister en direct à nos ventes de Londres, de New York, d'Amsterdam, de Paris, et d'y participer activement. Très bientôt ce système sera également opérationnel pour nos ventes suisses.