La compétition dans les salles de vente promet d’être féroce. Chez Christie’s, Sotheby’s et Phillips, un nombre important de lots mis à l’encan cette semaine à New York sont le fait d’artistes impressionnistes, modernes et contemporain majeurs, parmi les plus cotés du marché de l’art. Le coup d’envoi de ces enchères sera donné par Sotheby’s le 4 novembre avec la première partie de la vente Alfred Taubman, du nom de l’ancien président de la société, décédé en avril dernier. La dispersion de cette collection privée - la plus importante jamais mise en vente - se poursuivra le lendemain avec les pièces contemporaines et modernes.

A ce «blockbuster», Christie’s répondra le 9 avec une encan curatoriée par ses experts autour d’un nu iconique de Modigliani (le propriétaire de l’œuvre aurait même exigé que son bien soit mis en vente hors des sessions classiques, afin de renforcer son caractère exceptionnel).

Morceaux choisis

On retiendra notamment chez Christie’s ce fameux «Nu couché» (estimé à plus de 100 millions de dollars), «Nurse» de Roy Lichtenstein (autour de 80 millions de dollars), «Jeune homme à la fleur» de Paul Gauguin (12-18 millions de dollars) ou encore le «James Lord» d’Alberto Giacometti (22-30 millions de dollars). Chez Sotheby’s, les œuvres aux estimations les plus élevées sont: «La Gommeuse» de Pablo Picasso et «Untitled» de Cy Twombly (plus de 60 millions de dollars) ou encore «Paysage sous un ciel mouvementé» de Vincent Van Gogh (entre 50 et 70 millions de dollars, une peinture bien connue des Suisses puisqu’elle est issue de la collection Franck - mise en vente par Sotheby’s lors de ces enchères d’automne - présentée pendant dix ans à la fondation Gianadda).

Enfin chez Phillips, parmi les «top lots», on trouve: «Untitled XXVIII» de Willem de Kooning (10-15 millions de dollars), «Femme rouge et pelote verte» de Le Corbusier (4-6 millions) ou «Gladiateurs au repos» de Giorgio de Chirico (4-6 millions). Une fois encore, les estimations atteignent les sommets sans que rien ne semble inquiéter le marché de l’art. Bien au contraire: alors que tous les vecteurs d’investissement traditionnels flanchent, l’art et ses records apparaissent comme une valeur refuge intéressante. Poussée par la demande et les prix qui ne cessent de croître, la façon de faire des affaires dans le secteur des enchères devient semestre après semestre plus agressive.

Compétition acharnée

Traditionnellement, le duopole Christie’s-Sotheby’s s’arrangeait pour dérouler son programme de novembre sur deux semaines en évitant d’organiser leurs ventes le même jour. Une sorte d’accord entre gentlemen, l’un laissait l’autre donner le coup d’envoi de la quinzaine. Aujourd’hui, cette politesse n’existe plus. «Certains disent que nous imposons notre calendrier, explique Jussi Pylkkänen, président de Christie’s pour l’Europe et le Moyen-Orient. Or nous ne faisons qu’écouter et répondre aux demandes de nos clients qui ne veulent plus passer deux semaines à New York pour assister à aux enchères qui les intéressent.» Raison pour laquelle la société a choisi de concentrer les sessions impressionnistes, modernes et contemporaines sur cinq jours, sans se soucier de l’agenda de ses compétiteurs. «Phillips n’a pas eu d’autre choix que d’organiser ses enchères le dimanche et le 10, juste après une session de Christie’s, explique Kenny Schachter, marchand, curateur et expert du milieu de l’art. Personne n’ira chez eux! C’est certain, ils vont souffrir de cet agenda.»

Le business se fait plus féroce également en termes de garanties. Pour pouvoir mettre en vente les œuvres les plus recherchées, les maisons d’enchères doivent commencer par convaincre les propriétaires des pièces de s’en séparer, en leur faisant miroiter les sommes qu’ils pourraient obtenir. Mais à présent, les amateurs qui détiennent les chefs-d’œuvre exigent l’assurance d’obtenir les sommes alléchantes qu’on leur promet. Pour accéder à leur demande, les enchéristes s’engagent à leur verser un montant préétabli, quoi qu’il arrive.

Garanties exigées

Cette stratégie a fonctionné à plein régime pendant les années qui ont précédé la crise du marché de l’art en 2008-2009. Les «auctionneers» avaient perdu énormément d’argent en raison des garanties promises, bien supérieures aux prix réalisés. Ce qui avait mis un frein à cette façon de faire. Mais depuis que le secteur se porte à nouveau bien, les adjudicateurs ont recommencé de plus belle.

«Il nous arrive parfois de proposer des garanties pour sécuriser certains objets», indique Caroline Lang, la présidente de Sotheby’s Suisse. «Sur les 52 lots de notre vente du soir, 22 sont garantis par une tierce personne et 16 par Phillips», nous apprend le porte-parole de la maison Alex Godwin-Brown. «Les garanties font à présent partie du marché de l’art, note de son côté Jussi Pylkkänen. Les propriétaires des œuvres les plus chères veulent avoir l’assurance qu’ils n’auront pas à regretter de s’en séparer.»

Ainsi, pour pouvoir vendre la collection de son ancien président Alfred Taubman, Sotheby’s - société cotée en bourse - a dû garantir un montant important comme en atteste le rapport déposé par ses soins à l’attention des détenteurs de son titre auprès de la Commission des valeurs mobilières des Etats-Unis (Securities and Exchange Commission ou SEC): «La valeur de la collection est estimée à plus de 500 millions de dollars. Par conséquent, Sotheby’s s’engage à fournir une garantie d’enchère pour cette collection d’environ cette somme.» Il fût une époque où, pour garder le contrôle sur le marché, les maisons de vente aux enchères concurrentes s’arrangeaient entre elles pour maintenir les prix les plus bas possible. Autre temps, autre mœurs.