Roman

Christine Angot dissèque l’échec d’une famille

«Les Petits» succède au «Marché des amants». La romancière renoue avec un récit plus ramassé, un ton plus distancié et avec son ancien éditeur

Genre: Roman
Qui ? Christine Angot
Titre: Les Petits
Chez qui ? Flammarion, 188 p.

Son Marché des amants lui avait valu foudres et moqueries de la part de tout un pan de la critique. Elle y décalquait sur un mode romanesque en kamikaze littéraire son histoire d’amour tumultueuse avec Doc Gynéco – rien moins qu’une mésalliance intellectuelle aux yeux de certains de ses détracteurs, quand les plus narquois y voyaient une bluette sans intérêt. Pourtant, la prise de risque du Marché des amants était réelle, le style efficace, haletant, la relation amoureuse, pour en être décevante, n’apparaissait pas moins comme terriblement moderne.

Christine Angot revient aujourd’hui dans l’actualité éditoriale avec Les Petits en s’entourant, cette fois, de quelques précautions. D’abord, elle est revenue dans le giron de son éditeur habituel, quittant le Seuil, qu’elle n’a adopté que le temps du Marché des amants, pour revenir chez Flammarion. Ensuite, elle évite la rentrée de septembre, sa férocité, ses affrontements autour des prix littéraires, et choisit de publier son roman dans la traditionnellement paisible rentrée de janvier, à l’instar d’autres valeurs sûres qui se posent ainsi au-dessus de la mêlée. En outre, elle met dans Les Petits, son «moi» en sourdine. Le roman n’est pas, pour une fois, autocentré. Même si c’est bien elle, ou en tout cas un «je», qui raconte l’histoire des Petits –­ trajectoire d’une mère qui au nom de ses enfants exclut progressivement le père –, ce «je» n’apparaît dans le livre que vers la fin, presque incidemment, dévoilant ainsi subitement d’où parle le texte.

Enfin, par rapport à l’éclatement des récits, à la multiplicité des pistes et au caractère très décousu de l’histoire d’amour dans Le Marché des amants, qui lui donnait un air d’improvisation de ­liberté, Les Petits s’avère plus ramassé, plus concentré, plus maîtrisé. Même si le récit n’est pas tout à fait linéaire, sa trajectoire s’impose ici avec beaucoup plus de netteté.

L’auto-roman que Christine Angot écrit depuis des années ne s’interrompt pas avec Les Petits. Est-ce bien le même? Toujours est-il que le personnage du père évincé, Billy, ressemble beaucoup au Charly que la narratrice rencontrait à la fin du Marché des Amants. Comme lui, il vient des îles – Martinique dans le premier cas, Guadeloupe dans celui-ci; comme lui, il a des enfants; comme lui, c’est un musicien, un homme bien, doux, attentionné. Mais il faut avouer que, cette fois, le jeu de piste entre le réel et la fiction n’est pas ce à quoi ­Christine Angot nous convie en priorité. Alors qu’il était presque inévitable dans son précédent texte, elle s’installe ici dans un roman (forme qu’elle revendique toujours), dont le thème dépasse largement l’autobiographie, fût-elle fictionnelle.

Avec une lucidité presque ­effrayante, qui est sans doute sa marque de fabrique, la romancière dissèque les rapports ­affectifs. Elle raconte le lent glissement d’un couple de parents vers une haine qui devient peu à peu mutuelle. Elle examine la dissolution des liens; elle met impitoyablement à nu ce que l’amour peut avoir de pervers, de, finalement, malintentionné. Cette hyperlucidité induit forcément une espèce de malaise. Comme si tout se trouvait soudain trop nu, trop lu, trop ouvert pour être vraiment supportable. Voilà qui explique peut-être la violence qu’ont parfois les détracteurs de Christine Angot. Et il est vrai que cette manière de portraiturer Hélène, cette mère toute-puissante et haineuse, dans ses travers les plus aigus, dans ses défauts les plus intimes, dans son errance pénible, butée où tout devient licite au nom des enfants, a quelque chose de terrifiant: le même effet dévastateur que celui que peut avoir un miroir grossissant sur une peau apparemment nette.

Oui, Christine Angot nous mène aux limites du supportable; aux limites de la mauvaise foi aussi. Elle prend ici le parti de l’homme, entièrement – injustement peut-être –, et s’y tient strictement. Reste que ce regard est passionnant parce qu’il déroute et qu’il est porté par une écriture précise et très contemporaine.

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