Genre: Roman
Qui ? Christine Angot
Titre: Une Semaine de vacances
Chez qui ? Flammarion, 138 p.

Il y a des textes difficiles et même pénibles à lire et Une Semaine de vacances est de ceux-là. Le dernier roman de Christine Angot est à la limite du soutenable, non pas tant par ce qu’il décrit de manière extrêmement détaillée – une série de relations sexuelles entre un homme et une femme – mais par le contexte qu’il pose: la domination de l’une par l’autre y est clairement démontrée par l’enchaînement des actes. Ces relations n’ont rien d’un jeu ou d’un échange, elles sont placées sous le signe de la perversité, de la négation de l’être, de l’égoïsme, du pouvoir, le tout teinté d’une atroce hypocrisie. Et lorsqu’on en arrive à la page 43, il devient impossible de repousser l’idée que ce que l’on craignait est vrai; soit qu’il s’agit bien d’un père et de sa fille adolescente, qu’il s’agit bien d’un inceste à répétition, donc d’une série de viols perpétrés dans une situation a priori inimaginable.

Les gens, a dit Christine Angot à Libération (lire l’interview en page 27) , ne réalisent pas ce que c’est sexuellement que l’inceste: «Ils ne savent pas, parce que c’est trop compliqué à savoir. C’est juste une info, c’est rien, ça n’existe pas. Ils ne voient pas ce que ça veut dire», dit-elle. D’où ce livre, ultra-violent, précis où elle donne à lire, noir sur blanc, dans sa réalité et sa profonde absurdité, une série d’actes concrets nommés «inceste». Et le livre tombe comme une pierre dans la faille ouverte par le premier gros succès de Christine Angot, L’Inceste (Stock, 1999), qui, malgré son titre, était moins directement focalisé sur l’inceste lui-même, mais posait néanmoins, comme jalon des origines, l’abus dont la romancière fut la victime.

Aucun commentaire dans Une Semaine de vacances , aucune histoire, anecdote, réflexion extérieures à la relation incestueuse elle-même, aucune psychologie. Le narrateur se contente de décrire ce qui se passe comme s’il se livrait à un compte rendu clinique, avec l’atonalité que l’impossibilité même de l’acte provoque chez celle qui en est la victime. Toutes émotions évacuées, qu’on en finisse au plus vite et, pour ce faire, soyons le plus efficace possible puisqu’on est obligé d’en passer par là, semble être le mouvement commun du texte et de la jeune fille saisis d’un même effroi.

Mouvements des corps, détaillés jusqu’à l’absurde. Le ballet de la jouissance organisée par le père est si précisément montré qu’il en devient presque loufoque: «Elle se déplace comme un canard, accroupie.» D’elle, presque pas un mot. Quelques suppliques pour que ça cesse: «Elle lui dit que, comme preuve de cet amour qu’il a pour elle, elle voudrait que la prochaine fois, quand ils se verront, il ne se passe rien de physique, pas de gestes.» Mais lorsqu’elle veut parler face à lui, elle «marque des pauses, elle hésite, elle reprend plusieurs fois le début parce que l’enchaînement ne va pas, l’expression n’est pas fluide». Le père réplique «avec une phrase d’une fluidité totale, transparente, comme s’il la sortait cristalline directement de sa pensée». Pulvérisée.

Il faut dire que le père, non content de régner sur les corps, règne aussi sur la syntaxe et le vocabulaire. Lui, il parle. Il exige, il demande, il commande, il assène, il édicte. Il explique doctement, il fait volontiers la leçon. Il la fait parler: «Il lui dit «dis-moi «je t’aime». Elle le dit.» Il parle à sa place. «Là, tout de suite, il lui dit qu’il voit qu’elle aussi en a envie.» Il lit aussi, Le Monde . Il écrit, des articles savants sur les mots, tandis qu’elle ne parvient pas à lire Chiens perdus sans collier.

Et pourtant ce qui permet au livre d’exister, de saisir et finalement de toucher son lecteur, c’est précisément son écriture. Le récit, infernal, répétitif est déroulé par une langue impeccable, précise, d’une effroyable lucidité. La maîtrise des mots est désormais de son côté à elle, du côté de l’auteure. Et c’est parce qu’elle possède cette maîtrise-là qu’elle peut se permettre d’écrire un livre aussi douloureux, aussi dangereux. Jamais, elle ne bascule dans la complaisance, dans l’apitoiement; jamais, elle ne laisse la tension qui habite le texte – qui le «brûle», dit-elle dans Libération – se relâcher.

Voilà longtemps qu’elle travaille ses romans, ses fictions où elle réinscrit des parts de sa vie, où elle transgresse des codes sociaux sur un mode performatif. Ses romans visent à un effet. Ils faut qu’ils soient actifs, comme des virus. Qu’ils déplacent leurs lecteurs. Cela se retourne parfois contre elle: la critique parisienne n’a pas pardonné à Christine Angot sa mésalliance avec Doc Gynéco, détaillée dans Le Marché des amants . Or la romancière n’a jamais cessé d’être une kamikaze de la littérature, une voix à part, forte et singulière. Et elle le prouve aujourd’hui encore.

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Christine Angot

«Une Semaine de vacances»

«… des bruitsde clapotis, qui lui rappellent à elledes coassementsde grenouille, des gargouillis de ventre,ou de plomberie…»