Christine Angot, la possibilité de l’amour, malgré tout

Dans «Un Amour impossible», Christine Angot se tourne vers la mère. Reprenant le motif de l’inceste, elle indique aussi, à travers l’histoire d’une enfance et d’une relation heureuses, les pistes d’une réconciliation, d’un retour, combatif, à la vie

Genre: roman
Qui ? Christine Angot
Titre: Un Amour impossible
Chez qui ? Flammarion, 218 p.

Revoici l’écriture blanche. Revoici l’inceste comme un coup de poing au détour des phrases. Christine Angot n’en finit pas de raconter, livre après livre, l’histoire des heures insoutenables de son adolescence. Elle n’en finit pas de dire, à travers ses romans, l’éternelle présence de cet acte commis contre elle par son père, dont on prend la mesure, la lisant, de la portée dévastatrice.

Une catastrophe a eu lieu. Dans l’écriture de celle qui l’a éprouvée, elle n’en finit pas d’advenir.

L’inceste, mais pas seulement. Car, aussi grave et aussi impossible soit-il, l’acte s’inscrit néanmoins dans une vie, dans une respiration, des aspirations, des jeux, des liens, des livres, des amours possibles, malgré tout, malgré lui. Tout ce qui advient autour n’est pas forcément laid, condamné, définitivement perdu; même si on peut – ou on veut – le croire, parfois. L’écriture est là pour le dire. Pour pointer l’horreur, pour montrer aussi la vie. C’est ce que raconte Un Amour Impossible, le dernier roman de Christine Angot. Le titre est pessimiste. Et pourtant, le livre est plein d’amours «possibles».

L’amour impossible, c’est celui qui se noue peu avant sa naissance entre son père et sa mère, à Châteauroux à la fin des années 1950. «Il était de passage», écrit-elle de Pierre, l’amoureux, cultivé, fascinant. «Elle découvrait un monde», dit-elle de la jeune femme, Rachel, employée à la sécu. L’histoire commence sur un air de Dalida, dont l’auteure contrefait l’accent (une manie que l’on retrouve ailleurs dans le texte, dans d’autres textes aussi, manière d’ironiser, sans doute): «Notrre histoirreu, c’est l’histoirreu d’un ammourr/Eterrrnell et banall qui apporrrteu chaqueu jourr/Tout le bien tout le mall…»

«Tout le bien»: la passion, la découverte de l’autre, une enfant merveilleuse, Christine. «Tout le mal», qui, dès le début, est là. «Il balayait les convenances d’un air naturel.» Toute la perversité qu’il faut, pour dire à une femme, à cette époque-là, qu’on veut un enfant d’elle, mais qu’on ne l’épousera pas. Elle lui écrit: «Il fallait absolument qu’ils se voient, elle était enceinte. Elle a reçu une réponse rapide; ils ne pouvaient pas se voir avant la fin de l’été, il avait besoin de vacances, il partait en Italie.» L’égoïsme de celui qui s’en fiche. Christine naît. Il ne la verra pour la première fois que lorsqu’elle a 5 mois.

Pour les deux femmes, la fille-mère et la fille, restées à Châteauroux – le père «de passage» est reparti depuis longtemps pour Paris, puis Strasbourg –, aimer cet homme devient aussi impérieux qu’impossible. La mère espère longtemps qu’il revienne, se laisse faire un peu, veut absolument que sa fille soit «reconnue». La petite rêve d’un papa. Le contemple de loin. Partage les espoirs de sa mère. Mais dans ses dessins, le père est tout petit. Son grand amour, c’est sa mère. Amour possible donc. Amour magnifique.

L’enfance de cette joyeuse petite fille, Christine Angot la raconte avec bonheur, avec passion. «J’aimais ma mère. – Plus loin que l’infini. Dès que j’ai su écrire, j’ai écrit des poèmes sur sa beauté.» Les mains de sa mère, ses robes. Et puis d’autres femmes, une grand-mère, une tante aimantes. Un oncle adorable. La joie des petites années, jusqu’à l’adolescence, jusqu’au retour du père, dont le mépris, latent, opérant, rend de nouveau tout amour impossible.

Le fossé entre la mère et la fille, entre celle qui n’a pas vu et celle qui a subi, se creuse, devient infranchissable. Le saccage est complet. La catastrophe accomplie. Pourtant, le livre est ce lent chemin vers les retrouvailles, vers autre chose de plus précieux, de plus fort sans doute, de plus solidaire qui lie les deux femmes.

A la manière d’un médecin légiste, d’un rapport de police, Christine Angot consigne l’histoire du père et de la mère, puis celle de la fille. Les années défilent, on grandit, on vieillit. La vie n’est pas simple. Les phrases courtes, précises, l’ironie qui pointe lorsque le père parle, assène, enseigne du haut de sa culture, la violence nue des situations, l’absence absolue de pathos induisent une distance, qui permet d’entrer dans l’histoire. Une part d’enquête, aussi, est convoquée par l’écrivain. L’écriture tente, à force de précision, de détails, de percer l’énigme de l’aveuglement: comprendre pourquoi la mère n’a rien vu.

Enfin, c’est le passage à l’universel, au politique, qui marquera la réconciliation finale entre la mère et la fille. On croit que Christine Angot raconte ses petites histoires personnelles, alors qu’elle décortique en fait des rapports de force, des rapports de pouvoir, des rapports sociaux. C’était vrai dans Le Marché des amants, si raillé lors de sa parution. C’est vrai dans La Petite Foule, dans Une Semaine de vacances, et dans ce livre-ci.

Et, bien qu’elle ressasse sans cesse le passé, Christine Angot a ce pouvoir étrange de vous ramener, lecteur, au présent, dans l’ici et le maintenant. Puisque ce qui importe vraiment est là. C’est ainsi d’ailleurs que s’achève Un Amour impossible, sur un mot de la mère qui écrit à sa fille: «Mais, trêve de nostalgie, c’est aujourd’hui et maintenant.»

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