Lire comme elle écrit, dans un mouvement qui ébranle le corps, qui vient de loin pour que chaque phrase meure dans une caresse. Christine Angot avait, lundi soir à la Comédie de Genève, cette hauteur-là. Celle qui a si souvent jeté des froids sur les plateaux de télévision, a subjugué l'assistance. On l'aurait écoutée toute la nuit, Christine Angot, fée fileuse d'ombres, bottée mais sur talons plats, jupe plissée d'adolescente, visage coupant, mais ouvert à tout. On aurait écouté jusqu'à l'aube l'auteur de L'Inceste lire Les Désaxés, l'histoire de Sylvie et de François au pied du lit, s'aimant et ne s'aimant plus. Pas de pose. Mais un art théâtral de balancer de Paris à Rome, là où Elle et Lui se noient dans l'amertume. Un art encore d'être dans les plis de la vie, c'est-à-dire de la littérature, celle dont parle Une Partie du cœur, lu aussi lundi soir.

En scène, elle entre avec l'inquiétude du fennec chassé en son désert. Elle traverse en diagonal le plateau. Caresse d'une main furtive la table où elle semblera disparaître plus tard derrière son exemplaire des Désaxés. Son territoire, elle le renifle. Puis debout, Une Partie du cœur dans une main (ce texte qu'elle a écrit dans la foulée des Désaxés), elle est d'emblée polyphonique: elle est Jérôme et Christine qui s'insurge contre ceux qui voudraient réduire des personnages de fiction à leurs fantômes dans le réel. «Je est un autre», martèle-t-elle.

Passage à l'acte immédiat et fascinant. A sa table, elle lit Les Désaxés, déportée sans cesse par la phrase, scandant de la tête et de la main droite le va-et-vient des passions. Christine Angot ne fige jamais rien. Elle suit à la trace et comme en accéléré le couple de cinéastes, Sylvie, maniaco-dépressive, et François à bout de souffle. Elle étouffe avec eux et respire l'air de la nuit. Elle saisit un fracas intérieur, des bruissements à fleur de peau. Ce théâtre est jeu de déplacements infinis. Et la littérature n'est que cela, souffle l'auteur. Sur sa chaise, cette écrivaine qui chérit les acteurs, penche de côté. Littéralement désaxée. Aimantée par l'inconnu. C'est un éloge physique de cette littérature qui la fait pleurer selon ses mots. Et c'est d'une vérité inouïe.