Christine Angot: «Le lecteur ne doit pas être à l’extérieur de la scène. Il faut qu’il soit là»

La romancière raconte commentet pourquoi elle a écrit «Un Amour impossible», magnifique roman qui marque cette rentrée littéraire. Sur la position de l’auteur, sur celle du lecteur, l’auteure de «L’Inceste» détaille ses vues

On voit Christine Angot sur les plateaux de télévision, on l’écoute à la radio. On la lit aussi dans la presse écrite, en entretien. Mais l’écriture est son domaine, sa matière première. Voilà pourquoi l’interview que vous lirez ci-dessous n’a pas été réalisée face à face, mais de plume à plume, de clavier à clavier. C’est ainsi, souvent, que procède Christine Angot. Voici donc un entretien dont les réponses ont été écrites par l’auteure de Un Amour impossible.

Un Amour impossible, nous l’avons déjà dit (SC 22.08.2015), est un roman magnifique, tendu, incroyablement combatif. Engagé même. Il raconte un amour entre une femme et sa fille, violemment attaqué par le père, qui après avoir rejeté la mère ira jusqu’à violer sa fille, détruisant ainsi la relation entre les deux femmes. Pourtant, nul pathos, nul misérabilisme, nulle posture victimaire dans ce roman. Au contraire, et c’est sa force, un sentiment de résistance habite son écriture. Et cette force, Christine Angot parvient à la communiquer à son lecteur. Lequel ne s’y est pas trompé. Malgré les attaques – qui accompagnent quasiment chaque parution de ses livres –, Un Amour impossible s’est retrouvé dès sa sortie le 19 août dernier dans le palmarès des meilleures ventes en France, juste derrière le livre d’Amélie Nothomb. En Suisse, il figure également, en ce mois de septembre, parmi les dix livres qui se vendent le mieux. Les jurés du Goncourt, ceux du Prix Décembre et du Prix Femina ont mis sur leur liste Un Amour impossible.

Samedi Culturel: Vous reprenez inlassablement, en l’approfondissant chaque fois, le même récit fondateur. Vous changez l’angle, la focale, l’approche. «Un Amour impossible» montre, après «Une Semaine de vacances», que vous avez toujours beaucoup à écrire sur le fonctionnement de la famille. Est-ce, pour vous, un sujet inépuisable?

Christine Angot: Pour ce qui est de la famille au sens strict, je n’en ai pas eu véritablement moi-même. Et de toute façon, jamais je ne «prends» un sujet. Je commence un livre quand quelque chose, qui me concerne mais que je saisis mal, me semble concerner tout le monde et être insaisissable de façon générale. Traité par le discours ambiant de façon peu précise, et même plus ou moins contraire à ce que je sens à l’intérieur de moi et autour de moi. Je ne peux pas le «prendre» comme sujet, puisqu’on a du mal à saisir, et que le fameux sujet est pris dans une sorte de brume, de brouillard, à travers lequel je ne distingue pas grand-chose. Au départ, je ne sais pas. Je sens, je suppose, j’imagine. Là, c’était l’amour pour la mère. Ce qu’il devient au fil du temps. Qu’est-ce qu’on peut en dire? Il est pris dans le brouillard de l’enfance, et depuis l’âge adulte est-ce qu’on le voit vraiment? Ça concernait tout le monde, pas seulement de façon privée, je me disais, mais dans un rapport complexe entre les sentiments intimes et l’organisation sociale, voire politique.

Dans «Un Amour impossible», on a le sentiment que, malgré le titre, un amour entre mère et fille est bel et bien possible et même très beau…

Très beau ça c’est sûr. Le titre Un Amour impossible glisse, au fil du livre, de l’amour entre l’homme et la femme, séparés par leurs différences de classe et de culture, puis vers l’amour entre l’enfant issu de leur union et son père, et vers celui entre cet enfant et sa mère, qui paraît évident, naturel, absolu, mais qui finira par être atteint lui aussi par les différences sociales qui ont séparé ses parents, et qui au passage auront mis en danger cet enfant.

Pourquoi, cette fois, la figure de la mère? Qu’est-ce qui a suscité ce livre-là?

C’est la certitude que j’ai acquise à un moment donné que je devais l’écrire l’amour qu’on a pour sa mère, et en tracer l’itinéraire de la naissance à l’âge adulte, je voulais essayer d’écrire comment on passe de la passion des toutes premières années d’enfance à la difficulté qu’on ressent plus tard ne serait-ce que pour passer un coup de fil à sa mère. Qu’est-ce qui s’est passé entre-temps? Par quoi cet amour a-t-il été attaqué? Comment «grandir» agit-il sur les premiers sentiments qu’on croit éternels? Et où va ce sentiment d’éternité ensuite, comment survit-il.

Le livre fait le portrait d’une lignée où les pères ne savent pas aimer leur fille ou leur femme. Etait-ce important à montrer, pour vous?

Disons que vu l’époque que nous traversons, aujourd’hui, le règne du père qui est fini, ça comptait de voir ce qu’il en a été de ce pouvoir des pères et comment parfois il a pu s’exercer.

La question du pouvoir – des jeux de pouvoir dans l’intime, mais aussi dans la société – est-elle bien, comme on en a l’impression au fil de vos livres, au cœur de votre travail?

Bien sûr. Parce que tous les régimes de pouvoir, qu’ils règlent la vie intime, ou la vie politique, opèrent des choix et aboutissent à des hiérarchies entre les personnes, à une sélection. Et ça commence très tôt, notamment dans les choix amoureux. La question de la hiérarchie et du chef existe aussi dans la vie intime bien sûr. Quand Sartre écrit L’Enfance d’un chef c’est présent.

Dans ce livre, la relation entre la mère et la fille n’échappe-t-elle pas au jeu des pouvoirs, au politique?

Non, je ne crois pas. Le livre dit au contraire que cette relation-là, qu’on croit intouchable, ne l’est pas. Elle est même peut-être d’autant plus fragile qu’on la croit intouchable. Et les sentiments de honte trouvent souvent leur origine dans ces rapports-là. Mais le livre dit aussi qu’il est possible de vaincre ces jeux de pouvoir. A condition d’en être conscient, de pouvoir les dire, les attaquer.

L’écriture, c’est ancien pour vous? Vous écriviez des poèmes à la beauté de votre mère, dit le livre (en tout cas, la narratrice)… En reste-t-il une trace dans votre travail?

J’ai commencé à écrire relativement tard, j’avais 23 ans. Avant, je n’y avais jamais pensé. Ecrire un poème à sa mère, on le fait tous, ça n’a rien à voir avec se dire «je vais écrire», c’est même le contraire, écrire ce n’est pas écrire à sa mère, mais s’adresser aux autres.

Quel pouvoir a, pour vous, l’écriture, la transformation en récit? Qu’est-ce que ça produit, à vos propres yeux?

Avant tout, il s’agit de ne pas prendre pour argent comptant ce qui nous est donné comme vrai par tous les discours qui nous entourent. De sentir que le «vrai» ce n’est pas ça. On se contente souvent pour dire certaines choses essentielles de deux-trois clichés. Ecrire c’est aller contre ça. Je crois que le roman, l’espace fictionnel, la littérature, est le seul endroit, où on puisse faire ça, rétablir les nuances, la complexité des rapports, la vérité des enjeux, sans jamais sombrer dans les discours totalisateurs.

Faut-il toujours un choc pour lancer vraiment l’écriture?

Il faut surtout beaucoup beaucoup de travail. Un choc, ce serait trop simple, il suffirait de l’attendre. Or, il ne suffit pas d’attendre. Mais il faut être patient, car même avec beaucoup de travail, ça ne vient pas aussi vite qu’on voudrait.

Avez-vous un plan lorsque vous commencez à écrire? Ou l’écriture dicte-t-elle sa propre logique au livre?

Non, je n’ai pas de plan. Mais, j’ai dans la tête une sorte de chemin, de direction, d’endroit où j’espère aller.

Travaillez-vous beaucoup votre style? Reprenez-vous vos phrases, les mots?

Je travaille le rapport, afin qu’il soit exact, entre le mot écrit, la phrase écrite, et la façon dont les mots et les phrases résonnent dans la tête, ce qui est écrit s’adresse à l’appareil sensible du lecteur, et il faut que celui-ci soit à la fois libre dans sa lecture, pas trop dirigé, et à la fois soutenu par la phrase.

Est-ce que vous visez cet effet «d’ici et maintenant», qui est tellement frappant? On n’a pas l’impression d’un passé en vous lisant, mais plutôt d’un présent perpétuel. Tout est toujours en train de se passer. Est-ce un effet délibéré?

C’est très important. Le lecteur doit être en rapport non pas avec un discours d’auteur, mais avec tel personnage en train de ressentir telle chose, de dire telle chose, d’entendre telle chose, de vivre telle scène. Le lecteur ne doit pas être à l’extérieur de la scène, il faut qu’il soit là, branché sur les mots et la façon dont chez lui ça résonne. Pour ça, l’auteur doit être sur le côté, hors du livre, loin derrière le narrateur et les personnages, il s’occupe des phrases, c’est tout, et fait en sorte qu’on oublie que c’est lui qui les a écrites. Les phrases doivent sembler être celles de la vie.

J’ai le sentiment, en vous lisant, que votre écriture est performative, qu’elle a valeur d’action, en quelque sorte. Est-ce que vous comprenez ce sentiment? Est-ce que c’est travaillé comme tel?

Oui, et ça rejoint votre question précédente.

Evacuer tout pathos,c’est important pour vous?

Ça se fait automatiquement dès lors que vous êtes dans le concret de ce qui arrive au personnage. Le pathos c’est du commentaire, ça fait partie du discours d’auteur, et ça, comme je vous disais, c’est à exclure du livre. Tout discours doit disparaître du livre, y compris celui de l’auteur, qui pourrait comporter de «l’opinion» et notamment du pathos. Tout ça, bloque, et interrompt le lien entre le lecteur et le personnage en train de ressentir.

Comment procédez-vous? Faites-vous des plans, suivez-vous une trame préétablie…? Vous laissez-vous porter par l’écriture, par la forme?

Impossible à dire en deux lignes. Vraiment.

Qu’avez-vous appris au fil des livres, en écrivant? Qu’avez-vous appris à ne plus faire, ou à faire mieux?

J’ai appris beaucoup de choses. Avec Les Désaxés j’ai compris l’imparfait, comment il peut montrer un geste en continu et en restituer la fluidité. Avec Une Semaine de vacances, j’ai appris à relier la précision des gestes avec celle des affects. Avec La Petite Foule, j’ai appris à multiplier les attaques, les ellipses, les chutes, puisque les personnages se succédaient sans revenir. Etc. Et puis j’ai surtout appris qu’on était libre de ses phrases dès lors qu’elles permettaient de saisir les scènes.

Avez-vous un premier lecteur ou lectrice? Est-ce que le regard extérieur compte pour vous? Un «grand» prix littéraire représenterait-il quelque chose pour vous?

Ce qui compte ce n’est pas tant le jugement extérieur que la réception, l’accueil, au sens où on accueille un livre, on l’accepte, on le comprend, et éventuellement on l’aime. On le partage. Bien sûr que ça compte et c’est important. Et bien sûr qu’un prix littéraire peut aussi exprimer ça.

Que pensez-vous de la multiplication des procès faits à des écrivains?

Vous connaissez la préface de La Bruyère aux Caractères: «Je rends au public ce qu’il m’a prêté; j’ai emprunté de lui la manière de cet ouvrage: il est juste que, l’ayant achevé avec toute l’attention pour la vérité dont je suis capable, et qu’il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j’ai fait de lui d’après nature […]. C’est l’unique fin que l’on doit se proposer en écrivant.»

Christine Angot sera en dédicace à la FNAC de Genève (Rive), le 3 octobre 2015 à 15h

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Christine Angot

«Un Amour impossible»

«ous pouviez avoir un enfant, certes, un homme et une femme peuvent avoir un enfant, et s’aimer même en principe pas de problème. Mais ça ne vous rapprocherait pas»