Elle ressemble tant à Angela Davis – l’afro triomphale, le regard mi-las mi-allumé, la peau noire et claire à la fois – qu’on lui parle avec précaution, comme à une révolutionnaire sur le point de se lever. Christine Salem n’est pas commode. Dans les coulisses du festival Sakifo à Saint-Pierre de La Réunion, juste avant l’été, elle est assise sur un siège de bambou, tout au bord d’une longue plage obscure. Elle vient de sortir de scène. Elle a chanté devant 5000 personnes le nom de Mandela, avec un poing si fermé qu’on aurait dit une pierre. Vendredi, à Genève, elle sera au festival des Ateliers d’ethnomusicologie, consacré cette année aux voix de femmes. «Je ne suis pas femme, pas homme, renifle-t-elle. Je fais ce que j’ai envie. Mais si mon chant peut donner l’envie à d’autres filles de se lancer, alors c’est gagné.»

C’est une drôle d’île dispersée entre le sous-continent indien, Madagascar, l’Afrique du Sud. De La Réunion, on ne retient en général que le sable fin, les volcans en éruption, éventuellement la chasse aux requins. Christine Salem est née en 1971 à l’envers de l’imagerie; dans un faubourg de Saint-Denis, une vieille cité malade qui ressemble aux banlieues parisiennes – les palmiers en sus. Son quartier colle une zone pavillonnaire. A l’école, ceux qui grandissent au soleil croisent ceux qui ne connaissent que l’ombre. D’où peut-être l’origine de son chant mutin, de son rire-tabac. Salem a conscience qu’elle n’est pas née du bon côté. Depuis 1997 et la création de son groupe Salem Tradition, elle répare sa destinée, armée d’un plateau rempli de graines qu’elle agite comme une grenade dégoupillée.

Prières moites

Salem est maloya. Musique longtemps interdite par l’Etat français, chant mystique, afro-malgache, récupéré par les indépendantistes du Parti Communiste Réunionnais, le maloya prend toutes les formes du combat poétique. Une nuit, Christine est prise d’un soubresaut alors qu’elle chante. «Au début, je ne comprenais pas. C’était comme si quelqu’un parlait à l’intérieur de moi. J’avais peur. Maintenant, je maîtrise la transe. Je la laisse venir, je l’épouse.» Elle découvre que sa grand-mère, déjà, était initiée. Le maloya de Salem a des tambours ouest-africains, des triangles de fer recyclé et des guitares Western.

Pour son dernier album, «Larg Pa Lo Kor», elle a convoqué Sébastien Martel, un gavroche aux chemises volées à Johnny Cash qu’on a connu avec M, Femi Kuti, Camille ou Salif Keita. «J’ai beaucoup chanté avec le groupe Moriarty, qui adore la musique de La Réunion. Ils m’ont présenté à Seb Martel. J’avais composé la plupart de mes chansons à la guitare. Elles reposaient dans un tiroir. Il les a dépoussiérées. Il a retrouvé en elles le Mississippi, le sens du blues.» Dans son maloya des bayous, ses prières moites, Christine Salem se souvient des troubadours racornis de son pays: Alain Péters, surtout, le Rimbaud insulaire, mort à 43 ans, un luth africain dans la main.

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«Je me souviens quand j’étais gamine, je voyais Péters déambuler dans notre parc, là où on jouait, il chantait des morceaux au milieu des vieux qui tapaient le carton. Quand, après sa mort, ils ont sorti ses chansons, j’ai eu l’impression de me retrouver dans le jardin de mon enfance.» Chez Péters, comme chez Salem, le créole est une pâte à démodeler, un vaisseau fantôme capable de voler d’une langue à l’autre sans qu’on remarque les passages de frontières. Pour un projet avec un chœur, elle a traduit en créole «Hallelujah» de Leonard Cohen, un hymne de Bob Marley, ce qui lui trottait dans la tête et qu’elle pouvait arrimer à son propre wharf. «En six albums, je n’ai enregistré qu’une seule reprise, un morceau du Réunionnais Arsène Cataye». Il faut du nerf pour se sentir le droit de refaire ce qui a été fait.»

Voix de chat hérissé

Cette nuit de Saint-Pierre, dans sa petite camisole d’arrière-scène, Christine Salem reste sur le qui-vive. Elle vient d’achever son concert, un peuple entier l’a acclamée comme une reine du maloya. Mais elle ne désarme pas. Ses chansons le disent, sa vie est un long abandon: son père qui disparaît, le père de son enfant qui se fait la malle. La vie mode d’emploi. «J’ai appelé mon disque «Larg Pa Lo Kor», ça veut dire qu’il ne faut rien lâcher. J’ai tout fait pour sortir de cet entonnoir où l’on voulait me coincer. Alors il n’est pas encore né celui qui va m’y remettre.» Rien dans sa voix de chat hérissé, dans ses mélopées de guerrière sudiste, ne dit la rancœur. Entre ses boucles créoles de métal brillant, il lui arrive même de sourire.

«C’est pour ça que je chante Mandela. Il a réussi à transformer la rage et la haine en sagesse. On nous dit qu’il faut aimer nos ennemis. C’est dur, oui. On n’y arrive pas toujours. Mais je cherche cette paix-là que je ne trouve que dans le chant.» Dans le tohu-bohu d’un festival des antipodes, Christine Salem ferme les yeux. Elle a assez dit. On aimerait à cet instant connaître ce que son esprit travaille, quel chant la taraude. Il y a des mélodies qu’on ne libère pas en vain.


Christine Salem en concert, Alhambra, Genève, vendredi 4 novembre à 20h30, dans le cadre du Festival Voix du Monde au féminin. www.adem.ch