Surtout connue pour ses Anker, parfois prêtés dans les expositions du peintre, par exemple au Kunstmuseum de Berne, la collection réunie par Christoph Blocher compte plusieurs centaines de tableaux. 80 sont exposés aujourd’hui, dans un «musée de collectionneur» – le Musée Oskar Reinhart de Winterthour – dont le fonds d’art suisse autour de 1900 peut être considéré comme cousin.

Les enfants de porcelaine peints avec une indéniable tendresse par Albert Anker y figurent naturellement en bonne place, et attirent les visiteurs, souvent d’un certain âge, de préférence aux paysages de Ferdinand de Hodler qui représentent l’autre point fort de la collection. A ces noms s’ajoutent ceux de Giovanni Giacometti, Giovanni Segantini, Robert Zünd, Alexandre Calame, Adolf Dietrich, et Félix Vallotton.

La modernité des deux toiles de celui-ci tranche avec le reste de l’exposition, hormis un paysage hivernal d’Anker singulièrement sobre, réduit à quelques arbres, une baraque et une barrière, qui se situerait entre Corot et Manet, et qui d’une certaine manière offre un contrepoint reposant aux scènes de genre à peine sentimentales.

Vertige moderniste

 Dans « Une rue à Cagnes », Vallotton profile violemment un volet contre le ciel pâle, et plaque ses ombres comme une gifle au sein des zones ensoleillées. Mais c’est surtout le « Tournant de route au-dessus de la Loire » qui procure une manière de vertige moderniste, avec sa vision de surplomb, son contraste entre le vert cru de l’herbe proche et le violet des lointains, repris par le ciel aux reflets malsains. Un autre versant des avancées picturales au début du XXe siècle est à chercher auprès d’Adolf Dietrich, ce Douanier Rousseau suisse, en fait plus proche de la Nouvelle Objectivité que de la naïveté, fût-elle ambiguë, d’Henri Rousseau.

Il est à regretter que l’exposition ne privilégie guère un rapprochement logique des univers des peintres, et se contente de les réunir sans les associer (ou les opposer) vraiment. Ainsi de la présence, sur le même étage, des ensembles importants de toiles d’Anker et de Hodler, qui semblent se tourner le dos… A l’intérieur de ces ensembles, et des groupes d’œuvres de Giovanni Giacometti ou de Robert Zünd, le peintre des feuillages d’une netteté sans pareille, la disposition (on ne peut parler d’organisation) se fait par thème.

Chez le peintre d’Anet, les portraits d’enfants, qui toujours comprennent une composante anecdotique et un indice moral, se donnent la réplique, les natures mortes, dont le climat évoque, en plus franc et plus joyeux, la nature morte hollandaise du XVIIe siècle, se retrouvent entre elles, les grandes compositions telles que La gymnastique ou L’école en promenade se font pendant.

Exposition gênante

Quelle que soit la qualité des peintures, chez Albert Anker, puisqu’il s’agit du peintre emblématique de la collection, la sensibilité manifestée devant la nature enfantine, le respect face à ces adultes en herbe, la fraîcheur et la moiteur en même temps des chairs, la délicatesse des carnations et le côté absorbé des expressions, ce qui apparaît avec insistance dans l’exposition, et qui finit par gêner, c’est la nature assez particulière du goût qui a présidé à la constitution de ce fonds.

Le collectionneur le reconnaît volontiers, le choix d’acquérir des tableaux d’Anker et de Hodler remonte à une fréquentation précoce de reproductions de ces peintres qui figuraient dans sa famille. (Ainsi possède-t-il aujourd’hui l’original de cette version du Lac de Thoune par Hodler, dont une copie a accompagné son enfance.) Il convient de tenir compte de l’arrière-plan protestant, puisque le père de Christoph Blocher était pasteur: porté vers le concret et les grâces que nous réserve le monde d’ici-bas, pour peu qu’on le respecte, le collectionneur a fait le choix exclusif de la figuration, et d’une figuration centrée sur les beautés de la Suisse.

Rien à redire à tout cela, sinon que les limites posées par l’amateur lui-même finissent pas sembler un peu étroites – au sein même de l’œuvre d’un artiste, seules les peintures répondant à ces critères prédéfinis semblent avoir été retenues. Chez Hodler, les visions de montagnes, quelques scènes historiques, et l’étonnant spectacle, en miroir, du lac «de Genève» dupliquant le ciel et ses nuées en arabesques.Chez Anker, on l’a vu, moins les représentations sociales (Anker a aussi été le peintre des pauvres, notamment à Paris) que le chantre de l’innocence de l’enfance, du rôle de l’éducation et de la sagesse du grand âge.

Les images de la mort ne sont toutefois pas esquivées: ayant très tôt connu le deuil, l’absence irréductible des êtres aimés, l’artiste a dépeint son fils mort à l’âge de deux ans, sans excès de pathos, et avec un amour que l’on perçoit aussitôt. Le visage de ce garçonnet est si vrai, si endormi, qu’il semblerait vivant, n’était que cette trop grande tranquillité, et la pâleur du teint, en font un gisant.


Hodler Anker Giacometti. Chefs-d’œuvre de la collection Christoph Blocher. Museum Oskar Reinhart (Stadthausstrasse 6, Winterthour, tél. 052/267 51 72). Ma-di 10-17h (je 20h). Jusqu’au 31 janvier.