Christoph Marthaler, saignant chez Labiche

Théâtre L’artiste offre une satire déchirante à Vidy

Huit acteurs formidables forment une tribu toquée

Et si Christoph Marthaler, sa barbe de druide helvète et ses joues rondes de philatéliste, était le plus politique de nos metteurs en scène? L’artiste d’origine zurichoise ne commentera certes pas les résultats des votations du week-end. Depuis qu’il a quitté la tête du Schauspielhaus de Zurich en 2004, il se tait en public. Mais il continue de détraquer des mécanismes qu’on croyait immuables, ceux du corps social comme du théâtre. S’il fallait une nouvelle preuve, Das Weisse vom Ei (L’Ile flottante) au Théâtre de Vidy jusqu’au 17 décembre, la fournirait. Tout son art s’y épanouit: la farce est ici le ressort d’une pensée acérée sur les nœuds qui nous constituent.

Marthaler, comme Jean-Luc Godard, c’est le plaisir du (dé) montage. Voyez le préambule, les huit acteurs de l’affaire, guindés dans leurs habits de cérémonie, devant un rideau rouge. Chacun son tour débite une phrase, l’un en français, l’autre en allemand. Qui sont-ils? Les futurs personnages de La Poudre aux yeux, comédie qu’Eugène Labiche signe en 1861 à Paris.

Napoléon III règne alors, marquises et banquiers sont friands de distractions vaguement sadiques. Dans sa loge, on se repaît du petit-bourgeois qui voudrait tant vous copier. La Poudre aux yeux est une exécution à l’intention d’un public verni. Les Malingear et les Ratinois s’apprêtent à s’allier, grâce à leurs progénitures respectives, Frédéric et Emmeline. Mais chacun des partis veut se faire plus beau qu’il ne l’est. L’intrigue est drôle certes, mais fondée sur une haine de classe, celle du nanti pour le notable de province.

Cette histoire, dans la version du dramaturge Malte Ubenauf – qui adapte Labiche –, on la vit, mais à l’étouffée. Ce qu’on voit d’abord, c’est l’immobilité de Monsieur et Madame Malingear. Lui est un médecin qu’on devine miné par les ulcères, elle gouverne la maison. Dans le décor d’Anna Viebrock, fidèle de Marthaler depuis 1991, leur intérieur est un repaire de brocanteur. Un bureau ici, une table à manger là, des portraits de famille partout, des bibelots en veux-tu, en voilà. Ce bazar est une excroissance comique de Labiche: il dit le poids de la matière sur les destins. Dans La Nausée de Jean-Paul Sartre, le jeune héros Antoine Roquentin se heurte aux figures peintes des notables de Bouville. Ce spectacle l’écœure. Das Weisse vom Ei est coulé dans le même dégoût.

Est-ce parce qu’il est musicien avant tout? Parce qu’il déteste les emballements verbaux et qu’il a appris à les analyser? Christoph Marthaler est un merveilleux linguiste. Il s’intéresse aux ressorts de la parole, aux règles qui la commandent.

En 2012, au Festival d’Avignon, il adapte le célébrissime My fair Lady, l’histoire d’une petite fleuriste (Audrey Hepburn dans le film de George Cukor) qui apprend à parler comme une lady. Il transpose la romance dans un laboratoire de langue sinistre où règne un épouvantable professeur. Das Weisse vom Ei poursuit une même obsession: la fracture entre l’être et le verbe, le verbe qui finit toujours par imprimer sa loi, jusqu’à mutiler le sujet.

Ecoutez Marc Bodnar formidablement constipé dans le rôle de Monsieur Malingear. Il accueille Madame, Monsieur Ratinois (Ueli Jäggi) et leur fils Frédéric qui va épouser Emmeline Malingear. Son discours est en allemand – langue de ses hôtes. Dans sa bouche, c’est un brouet. Ecoutez à présent le fascinant Ueli Jäggi dans la peau de Monsieur Ratinois saluer les Malingear en français. Un bide! Est-ce de désespoir? Les pères avalent leurs partitions. Puis crachent du sang. Pathétique, cette tribu qui saigne à vue? Oui, mais bouleversante aussi. Car Marthaler traque sous la débandade l’enfance de l’art. Cette scène par exemple où Ueli Jäggi, voûté comme le général de Gaulle au crépuscule, découvre l’imposant poste de radio des Malingeoir. Il s’en saisit comme d’un coffre à trésor, le promène dans le salon et son extase est contagieuse.

Cette séquence a valeur de manifeste. Plus tard, la tribu fait bloc autour d’un majordome timbré (Graham F. Valentine, tordant en homme-orchestre). Elle chante et ce chœur est un salut en soi, le début d’une liberté, allez savoir. Plus tard encore, Nikola Weisse (Madame Ratinois) tente une oraison pendant que ses camarades vident la scène de son fourbis. «Ich», «Ich», «Ich», répète tragiquement cette immense comédienne. Ce «moi» est un îlot flottant affranchi des poids morts du langage. Marthaler est un ouvre-boîte. Il libère l’essentiel.

Das Weisse vom Ei, Lau sanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 17 déc. (loc. 021 619 45 45; www.vidy.ch); 2h20, spectacle en françaiset en allemand.

La farce escorte ici une pensée acérée sur les nœuds qui nous constituent