«King Size», au Théâtre de Vidy, à Lausanne

Marthaler, génie du spleen

Le directeur du Théâtre de Vidy, Vincent Baudriller, pouvait-il rêver plus belle soirée pour lancer «son prologue» – deux mois pour donner le ton de sa première vraie saison, qui commence en septembre? Dans la grande salle bondée, le président de Pro Helvetia, Charles Beer, côtoie l’écrivaine Sylviane Dupuis, le cinéaste Lionel Baier, le chorégraphe Gil Roman. Tous sont là pour vivre ce premier acte de l’ère Baudriller. Et pour assister au retour du Zurichois Christoph Marthaler en Suisse romande, dix ans après son dernier passage, à La Bâtie – Festival de Genève. Sa pièce? King Size. Sur scène, quatre interprètes sidérants dans une chambre de palace. Ce huis clos musical relève de la miniature – en regard des spectacles majeurs de l’artiste. N’empêche, c’est une grande chose.

Mais qu’est-ce au juste? Un récital, merveilleusement assorti, bande-son où cohabitent une élégie de Robert Schumann et une facétie de Boby Lapointe, où Michel Polnareff fait office de pousse-café, où l’ombre d’Al Jolson, ce fou chantant qui embrase Broadway dans les années 30, passe en douce – «Sonny boy». Ces musiques forment la trame d’une fable existentielle, l’attente du ou de la bien-aimé(e), la déception qui s’ensuit presque toujours, la volupté du regret. Bref, notre condition saisie au pied du lit.

Car là est la drôlerie et la beauté de l’histoire. Tout se joue autour d’un lit, «king size» justement, cette conque où nous nous absentons et nous rassemblons. Le propos tient donc à la literie, c’est sa grâce: accéder, en chantant, à la nappe phréatique qui nous constitue, cette chambre enfouie où loge l’être, qui est la promesse, souvent, des pièces de Marthaler. Sous les draps, en ouverture, un front s’oublie – le pianiste Bendix Dethleffsen. Mais une sonnerie ironique l’arrache à Morphée. Il s’étire, ouvre une penderie bleu turquoise, en sort un costume. Le voici au piano. Entrent un majordome et une gouvernante, Michael von der Heide et Tora Augestad – de l’allure, comme chez Sacha Guitry. Ils jouent les maîtres de cérémonie, affolants de raideur. Examinez leurs gestes, impeccables de précision quand ils refont le lit. Ecoutez leurs voix, célestes ou canailles. Vous avez dit «musique de chambre»?

La force de King Size? Un scénario roué, qui alterne l’être et le néant, programme l’ennui et le désamorce, emprunte sa clarté au burlesque, ce burlesque qui consiste à introduire dans un système homogène un corps étranger – celui de Nikola Weisse, grande comédienne qui a fait carrière en Allemagne. Tenez, elle passe à l’instant, visage en berne de vieille fille revenant du cinéma de son quartier, chevilles gonflées de remords, robe bleue du dimanche, mais collier de perles quand même. Tandis que Tora Augestad et Michael von der Heide enchaînent les apartés, porcelaine ou ivoire, elle s’enfuit à petits pas, comme si elle se trompait de chambre. Elle voudrait chanter. Dans ses doigts, un lutrin pliable qu’elle essaie de dresser sur ses pattes. Catastrophe, il résiste. Plus tard, elle extirpe de son sac des spaghettis cuits qu’elle mange du bout d’un chausse-pied.

Drôle? Oui, mais comme en s’étranglant. King Size va jusqu’au bout du cul-de-sac pressenti. Tora Augestad et Michael von der Heide cuvent leurs excès romantiques sur le lit, réunis et séparés à  la fois en leur mausolée de soie. Nikola Weisse s’est glissée entre eux, telle l’épave happée par les écueils. King Size et son juke-box, c’est peut-être sa mémoire à elle: des histoires qui ne tiennent qu’à un chant, ce chant qui chez Marthaler est davantage qu’un antidote au chagrin: une possibilité de présence, à soi et au monde. Cette pièce est une médecine ironique. Elle caresse dans le sens du spleen.

King Size, Théâtre de Vidy, ce mercredi à 20h30, complet. Christophe Marthaler revient fin novembre à Vidy avec «Une Ile flottante», d’après Labiche.