Pour l'une de ses dernières mises en scène zurichoises, Christoph Marthaler a présenté une version désabusée de La Mort de Danton, pièce écrite par l'Allemand Georg Büchner en 1835 sur les soubresauts de la Révolution française et le douloureux accouchement d'une république.

Les allusions sont transparentes, presque trop: le rideau se lève sur un décor de buffet de gare des années 1960, où l'enseigne, suspendue au plafond, donne le ton: «Letzte Partie» (Dernière partie). La Révolution a dépassé son zénith et s'approche de sa fin sanglante, le metteur en scène, encensé à son arrivée il y a quatre ans, quitte Zurich amer, une année plus tôt que prévu, son contrat n'ayant pas été renouvelé. La Révolution mange ses enfants, le gras Robespierre de la pièce, qui croit à la force de la vertu pour établir sa république, l'emporte sur le jouisseur Danton; le révolutionnaire Marthaler a perdu la partie face aux vertueux Zurichois soucieux de l'équilibre des finances du Schauspielhaus et n'a pas réussi à convaincre le public avec son théâtre, même si la fréquentation est déjà remontée sensiblement lors de la dernière saison.

Mais avant de tirer sa révérence, le maître joue avec virtuosité de tous les effets marthalériens. Il a rassemblé la troupe au bistrot, comme déjà dans Hotel Angst, dans un décor dû à Anna Viebrock. Danton, Desmoulins, Robespierre et Saint-Just sont tous attablés avec leurs comparses et compagnes, et chantent à voix douce en boucle un vieux refrain révolutionnaire allemand de 1916, tandis qu'un machiniste balaie interminablement les déchets qu'il fait tomber sur les premiers rangs. La révolution n'a plus rien d'exalté, les héros sont fatigués. Danton, incarné par l'excellent Robert Hunger-Bühler, un des acteurs fétiches de Marthaler, a les épaules qui tombent dans un complet en velours côtelé fané et promène un spleen de dandy. Plutôt pressé d'en finir – «la vie ne vaut pas la peine que l'on se donne pour la conserver» – il laissera symboliquement tomber le pantalon et à moitié la culotte, se laissant rhabiller par ses compagnons comme un pantin désarticulé. Une autre façon encore pour Marthaler de montrer son c… aux bourgeois qui applaudissent pourtant à tout rompre dans la salle. Robespierre, tout en chair avec un faciès de comptable, doute et pèle des mandarines dont il expédie les quartiers à travers la salle, se parfumant d'une pelure pressée sous l'oreille.

L'action passe au second plan, les spectateurs sont embarqués pour une soirée en chanson de trois heures et demie, montrant que Marthaler n'est jamais si bon que lorsqu'il peut travailler avec la musique, son métier d'origine. Pour illustrer la révolution, les partitions ne manquent pas. Les interprétations de La Marseillaise, L'Internationale et Venceremos se succèdent avec des accents ironiques, souvent nostalgiques, mais jamais pathétiques. Quelle meilleure image de l'épuisement de la révolution et de ses acteurs que la tentative ratée des mâles révolutionnaires d'entonner La Marseillaise, remplacés par un chœur des femmes – Julie Danton, Lucile Desmoulins et autres grisettes – qui en font un tonique numéro de musical à l'américaine?

Et même si la deuxième partie, en prison avant l'exécution, tire en longueur, elle garde en réserve quelques-unes des trouvailles qui font le charme de Marthaler. Comme par exemple quand le gardien vient raser la nuque des condamnés avec des rasoirs en plastique, qui, jetés à terre, donnent chacun un ton qui forme finalement La Marseillaise.

Pour se faire un peu plus regretter, Christoph Marthaler montera encore au début février une soirée de chants autour du personnage de Clara Schumann.

Danton's Tod est joué jusqu'à la fin de la saison. Pour les dates exactes,

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