Peut-­on rêver d’un meilleur méchant que Christoph Waltz? L’acteur allemand naturalisé autrichien a révélé toute l’ampleur de son talent dans le rôle du sale type dans les films de Quentin Tarantino. Hans Landa dans Inglorious Basterds et King Schultz dans Django Unchained ont consacré (par un Prix d’interprétation à Cannes, deux Oscars et de multiples autres prix) celui dont la carrière avait commencé sur les planches – au Schauspielhaus à Zurich, notamment – et dans des séries et téléfilms allemands. Dans le dernier James Bond, Christoph Waltz est le patron de Spectre. Rencontre dans le cadre du Festival du film de Zurich, où l’acteur remettait le Filmmaker Award à l’occasion du gala IWC.

Le Temps: Le succès n’est pas venu au début de votre carrière, qu’avez-vous appris de cela?

Christoph Waltz: Au contraire, le succès est venu au début de ma carrière, ce qui a rendu les choses plus difficiles. Ce n’était pas un succès d’une immense ampleur, je vous l’accorde, mais plutôt satisfaisant pour un débutant. A mes débuts, j’ai tourné dans des films en Autriche et en Allemagne, j’ai fait du théâtre à Zurich aussi, avec beaucoup de reconnaissance durant dix ans. Puis, j’ai eu comme un passage à vide, à la fin de la vingtaine.

Pourquoi?

C’est ce qui se passe quand vous commencez à questionner votre talent. Quand vous commencez à vous demander ce qui pourrait être, ce qui aurait pu être, ce qui devrait être. Ce moment où vous avez assez d’expérience pour évaluer ce qu’il en est, ce que vous désirez intimement.

Le moment où, professionnellement, on passe de l’instinct à la réflexion?

Oui, ce moment où vous perdez votre innocence et que vous devenez un professionnel. C’est une étape très commune et surtout très saine. Mais c’est quelque chose de très difficile.

Vous avez l’air plutôt sceptique sur la révolution que connaît le cinéma avec le passage au numérique et les nouveaux modes de consommation…

Le changement n’est pas neuf dans cette industrie. Tout a constamment changé dans le cinéma. Mais tout à coup, dans le sillage de cette frénésie de l’ère numérique, tout le monde crie à la révolution. Ce n’est pas le cas. Qu’est­-ce qui peut être plus innovant que le passage du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, de l’expressionnisme au réalisme? Malheureusement, pour certaines raisons, nous croyons que le progrès technologique va de pair avec le progrès artistique. Pourtant, depuis le modernisme classique, nous régressons.

Mais vous appelez de vos vœux le progrès?

Oui, c’est ainsi que les êtres humains sont conçus.

Avez-­vous des modèles?

Mon seul héros parmi les acteurs, c’est Robert De Niro. J’ai commencé en 1976 et mes références étaient clairement ancrées dans les années qui ont suivi 1968. C’est une année charnière dans notre culture. A l’époque, quelque chose de nouveau et nécessaire émergeait. Puis les choses se sont calmées. L’art est devenu confortable, le marché plus important et la numérisation a propulsé les capacités commerciales à un niveau jamais atteint. C’est l’ère de la marchandisation.

Pourquoi les méchants sont-ils toujours européens dans les blockbusters hollywoodiens?

Je crois que les Américains ont du mal à se dépeindre eux-­mêmes comme les méchants d’une histoire. La culture américaine est la plupart du temps, et de manière très simpliste, morale. Ils veulent être les mecs sympas. Ce qui empêche une certaine auto­critique, un certain progrès. Du haut de leur vertu, ils ne peuvent pas se mettre du mauvais côté de la barrière. Raison pour laquelle le politiquement correct est aussi important. Chacun peut ainsi apparaître sous son meilleur jour et c’est plus sûr pour tout le monde.

Pourquoi jouez-vous toujours les méchants?

Souvent, les méchants sont des personnages complexes, plus intéressants. Pensez à l’opéra, ce sont les plus beaux rôles. Qui est le plus intéressant dans Tosca? Cavaradossi ou Scarpia? Scarpia, évidemment! Parce qu’il est le vilain de l’affaire? Non, parce que c’est un adversaire, il incarne le drame, le conflit.

Qu’avez-­vous appris de vos années en Suisse?

J’avais le sentiment d’une société qui stagnait à l’époque, avec beaucoup de gens occupés surtout à protéger leur richesse et leur manière de vivre. Bref, une culture ennuyeuse. Mais ceux qui ne se soumettent pas à cela sont extraordinairement intéressants, avec des personnalités incroyablement créatives et originales. J’aime cette diversité. D’autres cultures ont un niveau moyen plus stable, pour ne pas dire une certaine médiocrité. Pour ma part, je préfère les grandes amplitudes. C’est typique à la Suisse. D’un côté j’avais des échanges houleux avec la propriétaire de mon appartement qui coupait ma corde à linge car je faisais ma lessive le dimanche et que c’était interdit. Et de l’autre j’avais des discussions sophistiquées avec des gens dotés d’une approche unique du monde.

Que pensez­-vous de la crise des réfugiés en Europe?

Pour la première fois de ma vie, j’ai de la compréhension pour les politiciens car, à leur place, je ne saurais pas quoi faire. Nous avons tous une énorme responsabilité mais je pense que l’accueil irréfléchi est au final intenable. Il faut prendre soin de ces gens, bien sûr, mais pas juste les faire venir et ne pas se préoccuper des conséquences. Si nous le faisons bien et de manière responsable, nous pouvons apporter quelque chose à nos sociétés stagnantes. Mais si nous le faisons du seul point de vue émotionnel, sans soin, il existe un immense risque de créer beaucoup de dégâts.

Un personnage que vous ne jouerez jamais?

Je n’aime pas les caricatures, même dans les comédies.

Une chance de vous voir dans une comédie?

J’espère. La comédie est un moyen fabuleux de dire la vérité.

Est-­ce qu’il y a un risque pour vous de jouer toujours le même type de personnage?

J’essaie d’éviter cela. Je ne veux pas devenir une marchandise que l’on s’échange. Devenir une sorte de sécurité pour ceux qui investissent dans le cinéma. Cela a à voir avec la prédictibilité d’un acteur. On connaît ce que l’on paie. On essaie de baisser le niveau de risque et d’aléas (ndlr: l’acteur fait mine de s’endormir et de ronfler bruyamment). C’est pourquoi les films commerciaux peuvent être si ennuyeux. Vous voyez à l’écran la gestion du risque dans tous ses aspects.

Avez-vous ressenti cela durant le tournage de James Bond?

James Bond est devenu une entité culturelle. C’est une tradition, comme le théâtre populaire, un genre par lui­-même, comme le Grand-Guignol. On sait tous ce qui va se passer, quelqu’un doit se faire taper dessus. Le héros est beaucoup plus intéressant que les héros traditionnels car il est méchant et vicieux, au fond, à l’inverse des codes que la culture américaine impose au personnage principal.

Avez-­vous une routine comme artiste?

Non. Je lis un peu, je vais au concert, à l’opéra et je n’aime pas tellement le théâtre. J’en 
ai fait pendant vingt ans et je ne ressens aucune urgence d’y retourner.