Sur la façade du Royal, à Tavannes, il est inscrit en lettres capitales: cinéma, théâtre, variétés. C’est un bâtiment d’un autre siècle, plein de mémoire industrielle, de nuits ouvrières, de guerriers au repos. Vernissage du disque de Christophe Calpini, un soir de septembre. Il entre sur scène presque à reculons, comme si on l’avait poussé là. Quand il émet trois mots depuis sa batterie, personne ne les distingue. Et pourtant dans sa musique, dans ce lyrisme saturé d’électricité, tout s’entend parfaitement. La peur et l’oubli. Un chant de l’intérieur.

On le connaît depuis très longtemps, quand il portait encore des cheveux courts, mais aussi des cheveux bien plus longs, cette barbe qui n’était pas encore salée, la même coquetterie dans l’œil qui donne toujours l’impression qu’il regarde au-delà de vous. Christophe Calpini est un monstre d’ici. Né à Rolle il y a exactement cinquante ans. Il a fabriqué du rap romand, avec Silent Majority. Il a monté un groupe, Mobile in Motion, dont l’album en 2001 trouvait le point de friction entre les entrailles du jazz et le sang de l’électronique – une espèce de bibliothèque du son universelle, aux parasitages numériques.

Angoissé de tout

Alain Bashung entend la chose. Ils se retrouvent tous au studio ICP, à Bruxelles – il y a le guitariste Marc Ribot qui fomente des accidents dans le fond de la cabine. Avec Mobile in Motion, avec son collègue de burin Fred Hachadourian, Calpini produit six titres de l’album L’Imprudence, dont un morceau d’ouverture dont on a le sentiment aujourd’hui qu’il parle de lui: «Tu l’auras toujours ta belle gueule/Tu l’auras ta superbe/A défaut d’éloquence.» Christophe Calpini, parce qu’il est un agoraphobe notoire et un angoissé de tout, est fasciné par ceux qui donnent de la voix.

Avec le pianiste Pierre Audétat, il fonde Stade, une machine à accueillir des poètes, des rappeurs, des solistes; c’est une plateforme de lancement, un tapis volant qui semble toujours s’effilocher et se reconstituer dans le même temps. La batterie de Calpini prend sa forme définitive. Elle ressemble à une batterie traditionnelle dont elle prend certains éléments, mais elle ouvre sur des mondes préenregistrés, des banques infinies, ce que Christophe appelle ses «bigorneaux». Ce ne sont pas seulement des chants d’animaux triturés jusqu’à l’infini, mais des trains qui passent, une éolienne dans le décor, une casserole sur un feu doux.

Tous les espaces que Christophe Calpini n’osera jamais conquérir, il les enferme dans sa boîte à sons. Son instrument est une caravelle immobile. Parce que, en plus de tout le reste, il déteste bouger. Il est aérodromophobe (il a peur des avions), amaxophobe (peur de la conduite), sidérodromophobe (peur du train), sans compter tout un tas d’autres phobies dont personne n’a encore songé à inventer le nom. Quand il tournait avec le musicien Rodolphe Burger, on lui envoyait un chauffeur en lequel il avait plus ou moins confiance pour contenir son anxiété. On ne raconte pas du tout cela pour se moquer. Mais parce que c’est un élément clé pour comprendre le personnage.

Témoignage de liberté

L’essentiel de ses voyages sont donc imaginaires. L’album qu’il sort aujourd’hui, dont il a longtemps retardé la parution par peur de l’abandon, s’intitule Motion Sickness. Le mal des transports. Ce disque est pour son auteur un arrachement longtemps différé, une douloureuse expérience de lâcher-prise. Pour l’auditeur, il est un puissant témoignage de liberté. Calpini y travaille son obsession: le passage entre l’analogique et le numérique. Le crépitement du vinyle, qui est pour lui un puissant moteur de nostalgie, partage le territoire avec des cliquetis codifiés, des cris informatiques.

Christophe Calpini est hanté par le lyrisme singulier des machines, la traduction mathématique des émotions. Il n’aime rien tant que le moment précis où la programmation est submergée par l’air vibré. Ainsi, dans ce vernissage de Tavannes, un quatuor à cordes s’est installé avant lui, mené par la violoncelliste Sara Oswald. «Aujourd’hui, même pour un ignorant comme moi, il est possible d’écrire des arrangements. Je me sens comme l’André Rieux de La Côte.»

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Ah oui, avec tous les empêchements qu’on a énumérés chez Calpini, on a omis de signaler qu’il est d’une drôlerie féroce, qu’il est un cuisinier impeccable, qu’il n’aime rien tant que s’entourer d’amis et de faire frémir les raclettes dans sa maison du pied du Jura. Sa musique est donc une aventure sociale. Au Royal, son vieil ami le trompettiste Erik Truffaz faisait des caresses dans l’échine. Tandis que des chanteurs invités (Christian Halbritter, Lyn M) taraudaient la chair des poules. Cet album est une odyssée cinématographique, une forêt des signes.

Calpini écrit la plupart du temps des lignes cycliques au charme mélancolique; il se montre parfois plus ambitieux encore comme dans cette pièce Under Apple Trees ou dans By the Porthole, à l’émotion plus fragile, aux frottements ardents. Alors, il ne faut pas imaginer que Christophe Calpini va dans un proche avenir passer à l’avant-scène ou qu’il se lancera dans une tournée mondiale de sa propre musique. Mais il dit qu’il a déjà deux albums enregistrés qu’il sortira un jour. Il y éclaire des zones d’ombre encore intactes. Des terres qui n’ont pas encore été battues.


Profil

1969 Naissance à Rolle, le 3 février.

1983 Cours de batterie du Conservatoire populaire de Genève.

1994 Commence à collaborer avec le pianiste Pierre Audétat, son frère en sons, au sein du groupe Silent Majority.

2002 Produit six titres pour l’album «L’Imprudence» d’Alain Bashung.

2013 Publie son premier album solo, «Slit Sensilla».

2019 «Motion Sickness».

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