On croyait que l'imagination était la fée du logis, un baume miraculeux, un don du Ciel, une source radieuse où romanciers et poètes se sont toujours abreuvés. Tout faux! Dans un libelle tonitruant, l'écrivain Christophe Donner (une trentaine de titres à son actif) crache dans la soupe et renverse les idées reçues en déclarant dès la première ligne: «Un poison infeste la littérature: l'imagination.» Et d'ajouter: «Elle étend son empire dans tous les domaines de l'art, lui portant des outrages chaque fois plus graves, jusqu'à mettre en cause l'essence même de ce que l'art est censé nous offrir: un reflet de la vie.»

C'est sans appel. Suivent alors une centaine de pages bâclées, où Astérix côtoie Germinal, où Nabokov voisine avec Mazarine Pingeot. Des pages au bout desquelles on découvre que les confidences du capitaine Barril sont un pur chef-d'œuvre littéraire… Tout ça pour trucider cette «fille bâtarde» qu'est l'imagination. Ce que Donner lui reproche? D'être un piteux subterfuge, une drogue pour «froussards à plumes». De sécréter, contrairement aux apparences, clichés et lieux communs. De naître de l'ignorance, du mensonge, de la peur. D'être une méprisable distraction. De détourner l'écrivain de lui-même. D'embrouiller son cerveau dans le maquis des paraboles, métaphores et autres fadaises. D'occulter «la vérité» en la noyant dans «la boue vaniteuse des belles phrases» et dans la fange du style, «cette activité misérable». D'être l'anti-liberté. De se laisser ligoter par les conventions sociales et par la psychologie, «cet almanach Vermot des sentiments». De vouloir imiter le rêve, alors qu'elle n'est qu'une «machine super-codée».

Homère ne s'en remettra pas. Ni Hugo, ni Cervantès, ni Melville, ni Rimbaud. Et pour enfoncer le clou, Donner finit par dénoncer l'impérialisme de l'imagination sur les bancs de nos écoles: elle est un sordide instrument de sélection, un théâtre de sornettes avec lesquelles les instituteurs farcissent la tête de leurs élèves. Au terme de sa diatribe, l'auteur de L'Esprit de vengeance annonce très solennellement la mort du roman. Lequel, prétend-il sans rire, n'a cessé de se gaver de fariboles, de se prostituer dans le lupanar de l'imaginaire en se soumettant à un «carcan disciplinaire» où se mêlent contraintes, censures, tromperies et dissimulations. «Le roman, claironne Donner, s'appuie sur des réalités qu'il s'ingénie à gâcher. […] Il s'est peu à peu approprié le livre, comme si cet objet était fait pour lui. Un peu comme la marque Frigidaire s'est approprié le réfrigérateur.» Tout ça est d'une prétention effrayante: quelques paragraphes suffisent à notre rodomont pour effacer trois siècles de tradition romanesque. Il fallait oser.

Tout au long de ce réquisitoire simpliste et manichéen, Donner n'arrête pas d'affirmer. Il tranche, arbitre, décrète, profère dogmatiquement des énormités, traite Pennac d'escroc (joli) et Deleuze de demeuré (un peu court). Mais il n'argumente guère. N'empêche, Contre l'Imagination servira sans doute de manifeste à cette nouvelle vague d'écrivains «perpendiculaires» qui, sous la bannière de Michel Houellebecq, veulent sonner le glas de la fiction traditionnelle. Et s'en tenir à la pure réalité, fût-elle sinistre ou désespérément insignifiante. «On ne peut pas être contre l'imagination sans faire l'éloge du réel», précise d'ailleurs Christophe Donner.

A ses yeux, l'écrivain doit se borner à transcrire ce réel-là, à «raconter sa vie», à «dire je», au lieu de se bercer d'illusions sur le petit nuage de la rêverie. Un retour au nombril? Oui, sans la moindre vergogne. Une apologie de la littérature-vérité? Bien sûr. Avec la caméra-stylo comme seule boussole.

On voit par là que Christophe Donner, au fond, n'invente rien. Il revient même à de très vieilles lunes. Et reprend à son compte les litanies ringardes du réalisme socialiste… Malgré ses accents furibards, Contre l'Imagination est un livre gentiment – et tristement – jdanovien.

Christophe Donner, Contre l'Imagination, Fayard, 115 p.