Cinéma 

Christophe Honoré, de l’intime au romanesque

Le réalisateur et écrivain français a dévoilé à Cannes l’émouvant «Plaire, aimer et courir vite». Un onzième long-métrage très personnel, qui s’inscrit dans un triptyque formé d’un roman et d’une pièce qu’il s’apprête à créer à Lausanne, au Théâtre de Vidy. Rencontre

Même s’il ne figure pas au palmarès du Festival de Cannes qui vient de s’achever, Plaire, aimer et courir vite restera comme l’un des beaux films d’une 71e édition qui n’en manquait pas. Christophe Honoré y raconte l’éducation sentimentale d’Arthur, un jeune étudiant breton tombant amoureux d’un écrivain parisien plus âgé, Jacques. Dès leur première rencontre dans un cinéma, Arthur et Jacques se plaisent. Ils vont s’aimer. Mais pourquoi courir vite? Parce qu’on est en 1993 et que le sida est là, menaçant.

Rencontré à Cannes au lendemain de la projection officielle du film au Grand Théâtre Lumière, le cinéaste et écrivain commence par expliquer que Plaire, aimer et courir s’inscrit dans un triptyque amorcé en septembre dernier avec un roman publié au Mercure de France, Ton père, et qui se clôturera en septembre prochain avec la création au Théâtre de Vidy-Lausanne de la pièce Les Idoles. Il y rendra hommage à plusieurs artistes fauchés par le sida et qui furent déterminants dans sa formation intellectuelle – Cyril Collard, Serge Daney, Bernard-Marie Koltès, Hervé Guibert ou encore Jean-Luc Lagarce.

«Le roman est une sorte d’autoportrait en père avec un récit à la première personne, tandis que dans le film, il y a l’envie d’un récit plus romanesque, dit-il. Quant à la pièce, elle fera revivre ces idoles. Derrière ces trois projets il y a un même motif, la question de la transmission, de l’inachèvement et de la cruauté d’avoir perdu ces référents.»

Le Temps: «Plaire, aimer et courir vite» est, plus encore que «Les Chansons d’amour», votre film le plus personnel. Comment avez-vous vécu sa projection officielle à Cannes, dans une salle de plus de 2000 spectateurs? Est-ce libératoire d’offrir quelque chose d’intime à tant de spectateurs, y a-t-il quelque chose de l’ordre de la catharsis?

Christophe Honoré: Ah non, ce n’était pas du tout libératoire! J’étais assis sur mon siège à me demander pourquoi je racontais ça. Même si l’accueil a été très chaleureux, j’avais envie de me cacher… C’est contradictoire, parce qu’en même temps je pense qu’au cinéma, on peut se permettre d’être très personnel vu que l’histoire passe par le jeu des acteurs, une incarnation. Le romanesque finit toujours par s’imposer, alors qu’en littérature, si vous commencez une phrase en disant «je», les gens vont tout de suite projeter que vous racontez votre vie, même si ce «je» peut être très éloigné de vous. Mais dans ce film, c’est vrai, il y avait la volonté de ne pas trafiquer les émotions, de travailler à partir d’une mémoire vivace des années qui se trouvent être celles de mes 20 ans.

Même s’il apparaît après Jacques, Arthur est au cœur du récit, il en est le pivot. Le film a-t-il été construit à partir de lui ou aviez-vous directement en tête le binôme qu’il forme avec Jacques?

C’est marrant que vous me posiez cette question, car la première séquence, au scénario, montrait Arthur. Ce n’est finalement que durant le montage que je les ai inversés avec Jacques. A l’origine, il y avait l’idée que le cinéma me permettait de vivre une histoire que je n’avais pas vécue; j’ai ainsi imaginé celle d’un personnage qui commence dans la vie, tandis qu’un autre est convaincu de vivre son dernier été. Quand je suis arrivé à Paris, tous les gens que j’admirais quand j’étais étudiant, ces écrivains et ces cinéastes qui me semblaient vivre la vie dont je rêvais, avaient été fauchés par le sida. Je n’ai donc jamais pu espérer l’éventualité d’une rencontre. Le film me console en quelque sorte de ces absences.

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On pense évidemment à vous en découvrant Arthur, mais également en voyant Jacques, l’écrivain, et son ami journaliste Mathieu. Y a-t-il dans le fond un peu de Christophe Honoré dans ces trois personnages?

Comme on dit dans Les Tontons flingueurs, je me suis éparpillé façon puzzle… En plus, comme Jacques, j’ai un enfant; je trouvais important de représenter un personnage qui a des amants, une sexualité de toute évidence multiple, et qui en même temps a l’air d’être un père de famille autoritaire et peut-être plus hétéro-normé que d’autres. L’idée était d’échapper aux stéréotypes, et surtout de ne pas de se complaire dans une minorité. Je ne me considère par exemple pas comme un cinéaste LGBT. Mais quand je rencontre la presse américaine, je vois bien que c’est le côté queer qui les intéresse, alors que moi, ça m’embarrasse. Je n’ai pas envie de les contredire, car pour eux le côté communautaire n’est pas du tout dévalorisant, mais en Europe, ou en tout cas en France, on a envie d’échapper à ça. Je souhaite que mon film soit universel, qu’il touche tout le monde.

Ce qui est beau, avec les histoires d’amour, c’est leur capacité d’échapper à notre imaginaire. C’est cela qu’on vise en tant que cinéaste, que l’on fasse Avatar ou un film d’auteur; on veut provoquer quelque chose d’inattendu. Finalement, on a tous la même sensibilité, on a tous les mêmes histoires d’amour, les mêmes histoires familiales et professionnelles. C’est la délicatesse avec laquelle on les présente qui importe.

L’identité de mon film, c’est le mélodrame; ce que j’aimerais, c’est que les gens en sortent en ressentant une émotion très profonde, qui les bouleverse. Mais en même temps, je veux y arriver à travers des scènes drôles, une espèce de légèreté, des personnages qui dépensent énormément d’énergie à garder le sourire.

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On dit souvent que le cinéma est plus fort que la vie. Mais lorsque Jacques et Arthur se rencontrent durant une projection de «La Leçon de piano», vous faites dire au premier que «la vie est plus surprenante que le film»…

Là, je reprends une phrase de Truffaut. Puis Arthur dit à Jacques: «Vous avez raison, les films hésitent toujours devant la connerie de leur récit.» Moi, je n’hésite pas, car c’est justement quand les films respirent qu’ils échappent à leur programme, que la fiction peut advenir. Aujourd’hui, ils sont trop programmés, y compris dans le cinéma d’auteur. Il y a un nouvel académisme, avec une prise de pouvoir très forte du réalisateur sur le spectateur, un regard parfois cynique sur les personnages et cette idée que le monde est pourri. C’est plus difficile de filmer des gens attachants.


Plaire, aimer et courir vite, de Christophe Honoré (France, 2018), avec Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, Denis Podalydès, 2h12.

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