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Christophe Honoré, écrivain et réalisateur à Vidy.
© Sebastien Agnetti pour Le Temps

Spectacle

Christophe Honoré: «Le sida a fauché mes idoles et j’étais inconsolable»

Le metteur en scène français salue ses parrains imaginaires, Hervé Guibert, Jacques Demy & Cie dans «Les idoles», l’événement de la rentrée au Théâtre de Vidy, à Lausanne dès le 13 septembre. Le cinéaste de «Chansons d’amour» dévoile cette fraternité de l’ombre

Une part de sa vie. Leurs élans comme un talisman. Les idoles, au Théâtre de Vidy dès le 13 septembre, ça pourrait être ça. Le cinéaste Christophe Honoré, 48 ans, salue ses frères de l’ombre. Ceux que l’auteur et metteur en scène aurait bien voulu connaître quand il avait 20 ans. Des aînés orgueilleux qui se méfiaient des tribus. Des radieux qui rêvaient comme ils écrivaient: à pas de loup, avec l’élégance de l’épéiste, sans demander leur reste, fauves selon les nuits, crus, mais avec allure, quand il s’agissait de lâcher la bride.

Ceux-là ont été les idoles d’une génération qui voulait penser et aimer les bottes en dehors des étriers. Le sida les a détruits, un à un, comme des milliers d’autres. Leurs noms et états de service? Serge Daney et ses chroniques cinéma dans Libération; Jean-Luc Lagarce et son théâtre au bord des larmes; Bernard-Marie Koltès et ses équipées lyriques sur les docks; Hervé Guibert et ses récits à tombeau ouvert; Cyril Collard et ses Nuits fauves; Jacques Demy et ses films qui rendaient la peau douce. Ils ne se connaissaient pas vraiment. Ils font désormais chambre commune. Christophe Honoré, le cinéaste des Bien-aimés, est leur hôte.

Le Temps: Quand est né ce désir d’«Idoles»?

Christophe Honoré: Après Nouveau roman, le spectacle que j’ai consacré en 2012 au groupe formé de Robert Pinget, Claude Simon, Nathalie Sarraute autour des Editions de Minuit, j’ai imaginé une pièce sur les artistes qui ont compté pour moi quand j’avais une vingtaine d’années. Il se trouve que tous sont morts du sida avant que j’aie pu les rencontrer. J’avais ce projet en tête quand une partie de la France est descendue dans la rue pour conspuer la loi sur le mariage pour tous. Comme homosexuel, j’ai été blessé par cette homophobie violente. Et j’ai pensé qu’en tant qu’artiste j’avais ma part de responsabilité dans cette éruption de haine. J’avais cru que la perception de l’homosexualité était une chose entendue, apaisée, réconciliée. Je m’étais trompé.

«Les idoles» constitue donc une réponse?

Il y avait pour moi urgence de répondre à ce genre d’expression populaire. J’ai commencé par un livre, Ton père (Mercure de France), récit où je prends la parole comme homosexuel et père d’une petite fille – elle a 13 ans aujourd’hui. Cette figure pose problème à beaucoup de gens. J’ai écrit et tourné ensuite Plaire, aimer et courir vite, une fiction à partir de mes souvenirs d’étudiant à Rennes. L’histoire d’un amour entre un jeune homme et un artiste parisien séropositif. Les idoles, c’est le troisième acte.

Pourquoi Daney, Demy, Collard, Guibert, etc.?

J’étais étudiant, je voulais écrire, faire du théâtre, réaliser des films et ils étaient mes idoles. Non pas des pères, mais des frères aînés. Ils sont tous morts, les uns après les autres. De ce vide, je ne me suis jamais consolé. C’est le sujet du spectacle: cet amour balayé par une maladie qui pour certains était honteuse. On ne mesure pas combien l’héritage de ces artistes est trouble: il s’est fait sur la peine et l’absence, sur l’impossibilité de communiquer avec eux.

Ils n’avaient rien en commun pourtant, si ce n’est l’homosexualité et la maladie, ce qui est énorme…

Ils ne forment pas un groupe. Et rien que cela raconte quelque chose sur les années 1980-1990, quelque chose dont j’hérite: la disparition des écoles, littéraires, cinématographiques… J’avoue que j’ai du mal à me résoudre à cette idée-là.

Cette réunion d’outre-tombe est un coup de force amoureux. Comment la rendre brûlante?

Il faut que les liens imaginaires que nous tissons apparaissent nécessaires. Cela suppose un gros travail de documentation sur la vie et les œuvres, puis de transmission de ce matériau aux acteurs. On invente en connaissance de cause, mais on ne fait pas un biopic. Pour que ça soit clair, j’ai demandé à une comédienne, Marina Foïs, de jouer Guibert. Les Jacques Demy & Cie qu’on découvrira sont des figures rêvées, construites sur des bases solides. Il revient aux comédiens de les faire exister au présent.

Le sida dans les années 1990 présente le visage romantique de Cyril Collard, le cinéaste des «Nuits fauves». Ce cliché n’a-t-il pas été dévastateur?

Oui. Cyril Collard a eu droit à sa couverture dans Paris Match. Après sa mort, alors qu’il venait d’obtenir plusieurs Césars, il titre «Cyril Collard, le James Dean français», comme si le sida pouvait avoir la même valeur symbolique qu’un accident de voiture. L’idée de l’injustice d’une jeunesse foudroyée en plein vol venait recouvrir la réalité du sida, de la déchéance physique. Comme s’il y avait une fatalité. Aujourd’hui, cette vision romantique est évidemment dépassée, mais quand on lit Guibert, Lagarce et Daney, on a l’impression qu’ils l’ont intégrée. Ils ont ce fatalisme de penser qu’ils ne pouvaient échapper au virus et qu’il fallait bien qu’ils soient punis de l’hédonisme sexuel des années 1980. Il fallait passer à la caisse, écrivait Daney. Pour nous qui avions 20 ans en 1990, c’était impensable.

Le sida est pourtant un spectre pour vous aussi…

Les campagnes de prévention étaient massives, ça a été notre chance. Je me suis protégé de la maladie, parce que la peur était là. On peinait à cette époque à admettre que le sida n’était pas la destinée écrite de tout homosexuel hédoniste. Notre pièce essaie d’interroger cette culpabilité.

Comment expliquer que Jacques Demy n’ait jamais parlé de son homosexualité ni de sa séropositivité?

Tous les artistes n’ont pas répondu de la même manière. Guibert a fait de cette maladie la révélation de son talent, comme si ce moment permettait à son écriture, à sa pensée, d’atteindre leur sommet. Chez Daney, on trouve cette même idée d’une urgence provoquée par la maladie: il écrit alors ses plus beaux textes. Demy, lui, est dans le silence, le déni. Dans notre pièce, ses camarades le lui reprochent, ce qui lui permet de se justifier. Le politiquement correct d’aujourd’hui imposerait à ces artistes de dire la vérité, d’être militant. Lui obéit à d’autres considérations. Il y a d’ailleurs un point commun entre ces six figures: elles ne sont pas descendues dans l’arène pour dénoncer le scandale d’un virus qui touchait des populations d’exclus.

Qu’est-ce que la direction d’acteurs a de spécifique au théâtre?

Au cinéma, vous construisez l’acteur, il est sous votre regard et on projette déjà ce qu’on va garder de lui au montage. Vous pouvez concevoir un personnage très intéressant à partir d’un mauvais jeu. Au théâtre, c’est impossible. La réussite du spectacle repose sur le talent du comédien. Mon travail consiste à faire en sorte qu’il n’ait plus besoin de moi. Je choisis des interprètes capables de proposer beaucoup de choses pendant les répétitions, des interprètes-metteurs en scène en quelque sorte.

Qu’avez-vous envie de transmettre?

Je voudrais qu’à la sortie les gens ressentent un manque. J’ai découvert récemment une coutume malgache: dans certains endroits, les habitants déterrent les morts après quelques années. Ils les recouvrent d’un nouveau linceul, fêtent en grand nombre ce retour à la lumière, boivent, mangent, puis dansent avec les défunts avant de les ré-enterrer. Ils appellent ce rituel le retournement des morts. C’est ce que je fais. Le spectacle inclut une part cruelle de profanation, mais aussi, je l’espère, une part sensuelle et heureuse de danse. Après, c’est promis, on les laissera tranquille. J’espère que les spectateurs auront le sentiment d’avoir assisté au retournement des morts.

Qui a été votre première idole?

Jacques Demy. Parce que j’étais Breton comme lui. Je quittais mon hameau l’été pour séjourner chez ma grand-mère à Nantes et c’est là que j’ai découvert, à 13, 14 ans, Lola. J’en suis tombé fou amoureux. Je passais mes après-midi à essayer de retrouver les lieux où Demy avait tourné. Mon désir de cinéma s’est cristallisé là. J’ai décidé que Demy serait mon parrain imaginaire, que je ferais comme lui.

Pourquoi lui?

Il ne filmait pas les hommes de la même manière que Truffaut ou Godard, que je découvrais aussi. Cette reconnaissance d’un érotisme et d’une tendresse homosexuels m’a attaché à lui.

Parlez-nous de votre chambre d’adolescent…

C’était une chambre de lotissement, au milieu d’espaces verts, avec une gendarmerie toute proche. Elle était encombrée de livres, de photos que je prenais ou que je découpais dans des revues. Je me souviens très bien du jour où j’ai dépunaisé le poster du film Birdy d’Alan Parker. Quand j’ai commencé à lire les Cahiers du cinéma, j’ai compris que je n’avais pas le droit d’aimer Parker. J’avais surtout une vidéothèque très organisée près de mon lit. Et un magnétoscope. J’enregistrais tout, Demy, Bresson, Max Ophuls, Chabrol, Resnais…

L’auteur qui compte alors?

Marguerite Duras. J’avais emprunté à la bibliothèque Hiroshima mon amour, parce que j’avais entendu parler du film de Resnais. Duras m’a tellement marqué que je m’arrangeais toujours pour glisser dans mes rédactions une de ses phrases. J’ai découvert Guibert grâce à Duras, parce qu’il était lui aussi édité par Minuit.

Vous sentez-vous plutôt cinéaste, écrivain ou metteur en scène?

Je me sens plus cinéaste que metteur en scène, parce que j’ai commencé par cela. Je serai toujours considéré par les purs du théâtre comme un étranger. Mais je suis convaincu que l’impureté a à voir avec le contemporain. Le cinéma a été réinventé par des écrivains qui se sont mis à tourner. Regardez les films de Cocteau, Guitry, Duras: on a l’impression que leurs films sont fabriqués dans une autre pellicule. Alors a-t-on besoin de cinéastes au théâtre? L’image vidéo a envahi les scènes, dans ces films qu’on prétend fabriquer en direct. Je n’ai pas envie de faire ce cinéma au théâtre. Je préfère la sensualité d’une présence, le trouble d’une parole.

Et si on vous projetait, vous, dans un spectacle, ce serait avec quels artistes?

Mais je n’ai aucune envie d’être réuni à qui que ce soit! J’ai un rapport contrarié au collectif, comme beaucoup d’artistes. La solitude me pèse, mais il suffirait qu’on me propose de rejoindre un mouvement pour que je me sente nié. Il n’empêche que j’aurais bien aimé émerger en tribu. Je n’ai pas connu cela. Et c’est pour cela que je fais du théâtre, parce qu’il me permet de travailler en bande. J’aime ça, l’affection d’une troupe. Le cinéaste, lui, est seul, sur son plateau de tournage. Alors pour répondre à votre question, si je devais figurer sur une scène avec d’autres créateurs, ce serait avec le plasticien Claude Lévêque, le cinéaste Gaël Morel, les écrivains François Bégaudeau, Rachid O. et Christine Angot, dont le travail me nourrit énormément.

Le livre que vous offrez aux êtres que vous aimez?

Franny et Zooey de J. D. Salinger. C’est une nouvelle d’une telle délicatesse, d’un tel humour, d’une telle élégance que vous n’avez qu’une envie: la partager.


Les idoles, Lausanne, Théâtre de Vidy, du 13 au 22 septembre, www.vidy.ch; lecture & brunch autour des «Idoles», Versoix (GE), La Colombière, di 2 sept. à 11h, dans le cadre du festival de La Bâtie, www.batie.ch


Saint Honoré au travail

La tendresse du hérisson. Cet après-midi de juillet dans la nuit de la salle, Christophe Honoré laisse la bride à ses six acteurs. Ils répètent une séquence intitulée «L’ordre des morts». Cyril Collard roule des mécaniques en tête à claques désarmante, le critique Serge Daney se pince devant tant d’enfantillages, Jacques Demy joué par la comédienne Marlène Saldana a des vapeurs sous une drôle de carcasse. Les interprètes tricotent à vue des dialogues drôles et graves, histoire de construire le cercle d’une fraternité imaginaire. Ils ont un canevas et ils improvisent dessus.

«OK, on revient à table, interrompt Christophe Honoré, avec l’autorité flegmatique d’un grand frère. Ce qu’on vise, c’est de s’adresser à un public qui ne connaît pas ces artistes ni cette époque.» Cette séquence-là est l’équivalent d’un brouillon pour l’écrivain. L’auteur et metteur en scène tâtonne encore. C’est la méthode qui veut ça, celle qu’il avait utilisée avec bonheur pour son spectacle Nouveau roman.

Genèse et naissance 

La genèse? En amont, il s’est immergé dans les films, les journaux intimes, les articles de ses idoles. Toute une bibliothèque à portée de main des acteurs, dans la salle de répétition. Avec son dramaturge Timothée Picard, il a transmis la matière à ses interprètes. Infusion douce. Il a écrit ensuite un premier synopsis, à partir duquel ils inventent non pas des personnages, mais des présences. Ces propositions nourrissent à leur tour Christophe Honoré, qui écrira dans la nuit des dialogues. Pas encore le livret définitif qu’il peaufine ces jours, mais une base solide.

Jean-Luc Lagarce

Les idoles sortent ainsi des limbes, à petits pas. On demande au débotté à Christophe Honoré quelle est celle qu’il voudrait rencontrer à l’instant. Il répond Jean-Luc Lagarce, l’auteur vénéré de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. «Quand on lit son journal, on est frappé par sa gentillesse, son élégance, sa douceur.» Dans la chambre noire de ses idolâtries, Honoré professe justement cela: un art doux de guider la troupe. Appelons ça l’affection.

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