Portrait

Christophe Jacquier prend les livres à bras-le-corps

Payot fête le 100e anniversaire de sa présence à Genève. Christophe Jacquier, le libraire gérant de l’enseigne Rive Gauche porte haut le goût des mots et des idées

Quand il rentre de vacances, Christophe Jacquier, gérant de Payot Rive Gauche, à Genève, commence toujours par faire un grand tour de la librairie: «Pour voir les nouveautés, les titres qui m’auraient échappé ou m’assurer que des livres dont j’ai entendu parler pendant mes vacances sont bien là. Il règne une atmosphère particulière, le matin, dans une librairie», explique-t-il.

Tard le soir aussi. Comme lors de ce séjour à Paris, récemment, à la librairie L’Ecume des pages, qui ferme à minuit tous les jours. «Je l’ai découverte avec ma femme, on sortait d’un restaurant, il était 23h. Je ne dis pas que c’est ce qu’il faut faire, mais c’était une expérience à vivre.» Laurence, son épouse, est libraire comme lui. Que fait un couple de libraires en vacances? Il visite des librairies, «on ne peut pas s’en empêcher. Au grand désespoir de notre fille de 16 ans, Iris, qui n’en peut plus. Pour nous, c’est l’envie de découvrir de nouvelles idées, de nouveaux livres.»

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Atmosphère de coulisses

Les librairies Payot viennent de fêter le 100e anniversaire de leur présence à Genève. Un siècle où le métier s’est transformé, a failli disparaître même selon les Cassandre qui entonnaient il n’y a pas si longtemps le refrain de la disparition du livre papier. A rebours des prédictions, Payot Rive Gauche, le plus grand magasin de l’enseigne à Genève, a ouvert ses portes en 2015.

Les clients genevois connaissent bien la silhouette élégante de Christophe Jacquier, son pas rapide de sportif, son affabilité à toute épreuve et ses yeux qui s’illuminent en parlant d’une parution prochaine ou de la venue d’un écrivain. Il nous reçoit dans son petit bureau, à l’arrière. Atmosphère de coulisses de théâtre. On sent que la scène – le magasin, les livres, les clients – palpite, juste à côté. «Gérant, je suis moins en rayon. Mais j’ai besoin de toucher les livres, de parler aux clients. Je m’efforce de ne passer qu’un tiers de mon temps devant l’ordinateur.»

La liberté du choix, la joie de la transmission

Piqué par le virus de la lecture dès son adolescence à Thonon, Christophe Jacquier garde vif le souvenir de son professeur de français de l’époque, André Clavel, déjà aussi critique littéraire en France et au Journal de Genève puis au Temps. «Une fois par mois, nous devions rédiger une fiche de lecture sur le livre de notre choix. Cette liberté, cette joie dans la transmission, je ne les ai jamais oubliées.» A côté des livres, une autre passion s’impose: le vélo. De 13 à 20 ans, il fait de la compétition. «J’avais un petit niveau», balaie-t-il. Il a gagné des courses, corrige un de ses amis. Quoi qu’il en soit, il termine une maîtrise en droit à l’Université de Grenoble.

La magie opère

Il faut se méfier des petits jobs, ils suscitent parfois des vocations. Ne trouvant pas tout de suite du travail comme juriste, il répond à une annonce de la librairie Decitre, à Chambéry. Le voilà apprenti libraire, pas pour longtemps, pense-t-il. Mais la magie opère. Celle des livres et du partage avec les clients. Fidèle en amitié, il a conservé des liens avec des collègues de ces années-là, des figures de la librairie comme Jacques Dragon, décédé depuis: «Il m’a beaucoup appris. On organisait un petit festival de BD à Annecy et il recevait les auteurs chez lui, c’était très chaleureux.»

Engagé à Payot Pépinet, à Lausanne, comme chef du rayon BD et jeunesse en 2002, Christophe Jacquier côtoie peu après Catherine Léonard, gérante du lieu, «une papesse du livre, une expérience immense». Elle fait venir à Lausanne des plumes comme le pétulant Jim Harrison et le dandy, prince des grands hôtels, François Weyergans. Moments mémorables.

En Suisse, Christophe Jacquier remarque tout de suite chez les clients un puissant attachement au livre. «Plus qu’en France.» Une exigence aussi: «Payot était censé avoir tous les livres ou presque, à la façon d’un service public. Malgré près de 100 000 références en magasin, les clients passaient encore de nombreuses commandes. C’était réjouissant, ça pousse à être encore plus exigeant.»

Libraires d’Europe occidentale

A Genève dès 2009, le libraire traverse plusieurs années rudes pour le commerce du livre: «Dans les Rues-Basses, on a senti les effets de la crise financière de 2008. Puis est arrivée la parité du franc en 2011. Si bien que lorsque Joël Dicker est arrivé en 2012 avec La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, je l’ai remercié au nom de tous les libraires d’Europe occidentale!» Les liens noués avec l’écrivain genevois sont forts et remontent à son premier livre, Les Derniers Jours de nos pères. «Encore inconnu, il est venu nous demander s’il pouvait le dédicacer chez nous. On a accepté et il a réuni plus de monde que d’Ormesson… On était soufflés. Ce qu’on a vécu avec lui n’arrive qu’une fois dans la vie d’un libraire.»

Pour compléter: Les livres de Joël Dicker sont-ils bons?

Qu’est-ce qui a permis aux libraires de faire le dos rond face à la pression des sites en ligne? «On s’est recentrés sur ce que doit être une librairie: le choix, l’accueil, le conseil. On est devenus plus réactifs aux demandes des clients. Il faut mettre en avant le talent des libraires, ultra-pointus dans leurs domaines. Nouer des partenariats avec des musées, des festivals, l’université», égrène le responsable. Dans la librairie, les préparatifs de la saison des Fêtes ont commencé. Pressentir les livres que les clients auront envie d’offrir, tel est l’enjeu. Les yeux de Christophe Jacquier brillent déjà.


Profil

1970 Naissance à Thonon-les-Bains.

1995 Entre à la librairie Decitre, à Chambéry.

2002 Responsable du rayon BD et jeunesse à Payot Pépinet, Lausanne.

2007 Gérant de Payot Montreux.

2009 Gérant de Payot Rive Gauche, à Genève.

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