Lâchez le nom de Christophe Maé en soirée et vous verrez l’assistance se scinder en trois catégories. Les premiers se souviennent, maintenant que vous le dites, de ce type en baggy kaki qui chantait «on s’attache et on s’empoisonne». Ce même refrain qui agace encore profondément les deuxièmes – ils ne se gêneront d’ailleurs pas de vous le dire. Et il y a ceux (dont la rédactrice de cet article, il serait malhonnête de s’en cacher) pour qui l’artiste représente une passion adolescente, des CD mille fois écoutés sur un iPod Nano, à l’époque où ces gadgets étaient à la mode.

Il est plus rare, en revanche, de rencontrer une oreille qui n’aurait jamais entendu du Christophe Maé, tant les radios nous abreuvent de ses tubes depuis douze ans. Douze ans déjà que ce natif de Carpentras, près d’Avignon, a percé à Paris après un rôle remarqué dans la comédie musicale Le Roi Soleil. Son premier album, qui sort dans la foulée, mêle guitare sèche, accents reggae et textes candides feulés jusque dans les aigus. Il s’écoulera à plus d’un million et demi d’exemplaires. On s’attache et Belle Demoiselle tournent en boucle, les jeunes – filles – s’agglutinent dans les Zénith… Nous sommes en 2007 et Christophe Maé, troubadour bouillonnant de 32 ans, crack de l’harmonica, devient le nouveau prince de la variété française.

Pour les familles

«Ce qu’il y a de plus difficile dans ce métier, c’est la longévité.» Octobre 2019, lobby d’un hôtel lausannois. A l’occasion de la sortie de son cinquième album, La Vie d’artiste, le chanteur se prête au jeu des interviews – et du rétroviseur. Pourtant, si le jean a remplacé le baggy et si la barbichette s’est un peu éclaircie, Christophe Maé a les mêmes airs roots que sur les pochettes de l’époque, la même désinvolture sympathique. L’énergie peut-être un peu plus canalisée, apaisée.

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«Ce cinquième album, tu vois, je le présente comme si c’était le premier. J’y crois toujours et c’est un privilège de voir que les gens s’intéressent encore à ce que je fais», lance l’accent chantant. Car n’en déplaise à ceux qui lui prédisaient une carrière éclair, l’artiste n’a pas disparu du paysage et remplit toujours des salles de taille honorable. Résultat d’une évolution lente, mais lucide. «J’ai pris conscience qu’il fallait grandir avec les gens, sans essayer d’être à la mode. Parce que la mode se démode vite…»

Corse et Cuba

Pas de grands virages sonores: ses albums oscillent entre l’Afrique et La Nouvelle-Orléans, mais gardent cette même patte acoustique, sautillante. C’est plutôt dans les textes que Christophe Maé se réinvente, il mesure le poids des mots. «Je vieillis, donc je suis amené à parler d’autres choses, plus profondes peut-être: ce que je vis, mes enfants forcément… Je m’aperçois que ce sont aujourd’hui les familles qui s’y reconnaissent, ces filles qui avaient 20 ans à l’époque et en ont 30 aujourd’hui. Si je parlais encore de nights, de rentrer bourré à point d’heure, je pense que je les aurais perdues en route.»

Dans La Vie d’artiste, les musiques du monde, sa marque de fabrique, colorent des histoires simples, des sentiments bienveillants. Ici, l’amour maternel sur des balancements cubains (La plus jolie des fées), là, une délicieuse nostalgie douce-amère sur des polyphonies corses (La fin de l’été) – et même un étrange plaidoyer pour la fidélité maritale façon bossa-nova (Week-end sur deux). Le tout composé en route et enregistré live, «la guitare sur les genoux». Un album nomade à l’image de celui qui a fait de la scène son bercail, en tournée presque sans s’arrêter ces deux dernières années.

«A la Cabrel»

Jusqu’au Québec l’an dernier où, sans crier gare, Christophe Maé se retrouve projeté douze ans en arrière. Invité sur un plateau télé, il y interprète Il est où le bonheur et fait sensation. Le showman aguerri sillonnera pendant deux mois cette région où le public ne le connaît pas encore. Retour à la case départ. «Comme en France, en Suisse ou en Belgique à l’époque. Je me suis présenté, les journalistes ne me connaissaient pas. C’était un challenge, mais il m’a donné un nouveau souffle.»

«Mesdames, Messieurs, écoutez-moi/J’ai pas grand-chose à part ma voix/Je rêve pas de fortune/Juste de lumières qui s’allument.» La supplique de Casting raconte le désir de se faire entendre, comme lorsque Christophe Maé faisait la manche sur les plages de Saint-Tropez. Aujourd’hui, c’est celui d’atteindre, de remuer, d’enflammer les cœurs anonymes qui habite l’artiste. «Récemment, une vieille dame m’a dit avoir fêté ses 81 ans avec ses petits-enfants sur l’une de mes chansons. Ça m’a fait hyper plaisir de savoir que je touche les gens. J’ai l’impression d’être utile.»

On lui rappelle alors un vieil article du Temps, dans lequel il disait rêver d’un parcours «à la Cabrel». Une décennie plus tard, y est-il arrivé? Christophe Maé joue d’abord au modeste puis hésite, marque une pause. «J’admire la simplicité de Cabrel, son humilité. Et le fait que ses chansons restent. Moi, quand j’écoute Petite Marie, je me souviens exactement de la bagnole et de l’endroit où je l’ai entendue la première fois.» Se tailler sa part de mémoire collective, de classiques, l’ambition peut paraître audacieuse. Mais lâcher le nom de Christophe Maé en soirée, c’est être vite fixé. Voilà qui ravirait ce chanteur populaire, qui ne demande qu’à l’être.


La Vie d’artiste, Christophe Maé (Warner). En concert à l’Arena de Genève le 31 mars 2020.