Christophe, prince des nuits bleues

Chanson Il y a un demi-siècle, il appelait «Aline». Depuis, le Beau Bizarre n’a cesséde nous charmeret de nous hanter. Ce soir il chante en solo, en ouverturedu festival Voixde fête à Genève

Le merle siffle, l’alouette tirelire, le rossignol trille. Et Christophe? Il chuinte, comme la chouette, cet autre oiseau de nuit. Depuis un demi-siècle, sa voix étrange, sa voix d’enfant zarbi, de dame blanche enchifrenée, d’hermaphrodite splénétique hante l’inconscient collectif, résonnant comme la cloche d’une antique cité engloutie. Il criait «Aline», pour qu’elle revienne. Nous n’en sommes jamais revenus.

«J’avais dessiné sur le sable Son doux visage qui me souriait Puis il a plu sur cette plage Dans cet orage, elle a disparu…» Avec ses «ou-ou-ou» de sirènes tropéziennes et son clavecin romantique, «Aline» concentre en 2:48 l’essentiel de la culture midinette et des sixties: les étés révolus et les amours défuntes. S’il ne doit rester qu’un seul tube de l’été, ce sera celui-ci. Il a apporté la fortune et la gloire à Christophe; il ne l’a jamais renié.

Aujourd’hui encore, le chanteur entonne avec plaisir «Aline» dans le cadre de sa tournée Intime: seul en scène, avec un piano, un synthé, une guitare, il farfouille dans le sublime bric-à-brac de son répertoire pour célébrer cinquante ans d’artisanat musical. «Je ne suis pas très bon pianiste, mais j’aime les bons instruments, qui donnent envie de jouer, explique-t-il. Alors je joue, intuitivement: je n’ai aucun repère, je ne connais pas les notes, je ne connais pas le solfège. Donc je sais que les concerts seront noyés d’incertitudes, de failles. Il me faut un public qui espère de l’imprévu, de l’inattendu, du risque…»

Né Daniel Bevilacqua à Juvisy-sur-Orge, en 1945, Christophe découvre le blues des origines (John Lee Hooker, Robert Johnson) lorsqu’il a 16 ans. Bouleversé, il s’achète une guitare et chante Elvis dans les salles de banlieue et au Golf Drouot. «Aline», change sa vie. Rebelote en 1966 avec «Les Marionnettes», une ritournelle rêveuse, étrange, convoquant une ribambelle d’amis imaginaires «construits avec de la ficelle et du papier». Comme le succès de ces slows sentimentaux le voue au statut infamant de chanteur de variété, Christophe prend des chemins de traverse. Il se rabiboche avec le blues et se profile comme le chaînon manquant entre Adamo et Alan Vega.

Au mitan des années 70, Christophe séduit la rock critique avec des albums qui se ressentent de l’influence anglo-saxonne et des correspondances baudelairiennes, comme Les Paradis perdus et Les Mots bleus. «Je lui dirai les mots bleus Les mots qu’on dit avec les yeux…» Ecrite par Jean-Michel Jarre, futur empereur de la musique d’ascenseur, la chanson-titre atteint un rare niveau de délicatesse.

Suivent Samouraï, La Dolce Vita, Le Beau Bizarre («J’suis le Beau Bizarre Venu là par hasard L’alcool a un goût amer Le jour c’était hier»), Pas vu pas pris, des disques qui, avec leurs stances saturniennes de noctambule invétéré, constituent un kaléidoscope d’autoportraits brouillés: «Boulevard des Italiens, le Bar est ouvert Et la musique sonne super Dans cet endroit désert» («Un peu menteur»). Ou: «Je ne veux plus pleurer Comme un enfant bien trop vieux» («Le Temps de vivre»). Ou: «Le jour ne viens pas, ça me fait peur/pourtant je ressens du bonheur» («Comm’si la terre penchait»)…

L’étonnant «Merci John d’être venu» est une parabole sur la puissance subversive de la musique: John Lennon s’invite à un mariage campagnard et emmène la mariée sur une botte de foin… Morale: «Que ce soit les Beatles ou Donovan Un beau jour quelqu’un t’aurait pris ta femme»… Autrement dit, nul n’échappe aux charmes des trois accords qui viennent du blues. Dans le passionnant Bevilacqua, Christophe affirme son goût pour la techno et déconstruit aux synthétiseurs toute tentation mélodique.

Dernier survivant de la sainte Trinité des dandys de la chanson français qu’il formait avec Gainsbourg et Bashung, Christophe continue de tracer sa voie à l’écart des voies rectilignes, car «Long est le chemin qui mène à l’ironie suprême». Comme «Les portes de la nuit ne sont jamais fermées à clé», c’est à minuit que l’alchimiste reçoit chez lui, un antre débordant de juke-boxes, d’instruments vintage, de piles de 78 tours et autres fétiches. Dans l’ombre propitiatoire, il vénère ses idoles (Monica Vitti, Isabella Rossellini, Enzo Ferrari, David Lynch, Alan Vega, Georges Brassens…), il cherche inlassablement les mots bleus et le son juste qui berceront nos cœurs jusqu’au matin suivant.

En concert ce lundi soir à 20hau Victoria Hall de Genève. Programme Voix de fête, www.voixdefete.com

«Je joue intuitivement, je n’ai aucun repère, je ne connais pas les notes, je ne connais pas le solfège»