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Christophe Rousset: «La tragédie lyrique était censée édifier les consciences»

Le chef d'orchestre français travaille depuis un an pour rendre son suc originel au «Roland» de Lully, musicien de régime à la botte de Louis XIV.

Depuis un an, Christophe Rousset étudie la partition de Lully, flaire les solutions pour lui rendre son suc originel. «C'est une musique plutôt intérieure. Elle impressionne par sa simplicité, par le fait qu'elle fait mouche et qu'elle se prête à tous les drames possibles. C'est pourquoi elle a pu paraître ennuyeuse pendant des siècles. A partir du moment où l'on investit le terrain et qu'on saisit les options qu'elle offre, elle devient d'un raffinement immense.» Face aux indications sommaires, le chef français a lui-même orchestré la partition. «Nous savons quels instruments étaient utilisés à l'époque: des hautbois, des flûtes, des luths, des clavecins… Mais c'est au chef de décider où il met les couleurs instrumentales.»

C'est qu'à l'époque de Lully, on se fichait d'indiquer l'instrumentation et le tempo. Les danses avaient chacune leur caractère propre. «Comme j'ai beaucoup joué ces danses au clavecin – chaconnes, rigaudons, gavottes… – j'ai une idée assez précise de ce que je veux entendre.» L'aristocratie avait le coup de pied leste et élégant: ce qui primait, c'était le paraître – et non l'être. «Le baroque est plein de contraintes, de faux-semblants, de faux marbres, commente Christophe Rousset. Il faut faire croire tout le temps.» Ce culte du paraître implique certaines règles dans l'écriture. «De même qu'une scène de grande passion dans une tragédie racinienne est déclamée en alexandrins – et donc contenue –, il faut se cadrer à une rhétorique qui correspond à l'expression de l'époque.» Mais Lully, ce musicien de régime à la botte de Louis XIV, n'est pas sourd aux nécessités du drame.

C'est en jouant sur les contraintes qu'il parvient à créer un langage musical d'une incroyable ductilité. «Qu'est-ce qui fait que la passion est un dérèglement de l'âme? Le grand monologue du quatrième acte nous le montre avec une puissance extraordinaire: il décrit comment Roland passe de l'attente amoureuse à la jalousie, puis au soupçon, pour basculer dans la folie.» Pour la première fois, la basse continue court. «Rien à voir avec la basse-cour, ironise Christophe Rousset. D'une manière générale, la basse continue reste calme chez Lully. Elle représente le fondement du discours. A partir du moment où elle «court», l'édifice tombe dans une espèce d'abîme et de tourbillon: on comprend qu'on est dans le dérèglement total.»

Derrière le personnage de Roland se cache naturellement celui de Louis XIV. «La tragédie lyrique était censée édifier les consciences par la purgation des passions. C'est un thème très cartésien: céder à la passion n'apporte rien de bon. Voilà pourquoi Roland lâche l'amour et retourne à la gloire par le biais de la raison.»