Christopher Marlowe, dernier acte.

Scène de la taverne

Le «bad boy» du théâtre élisabéthain a-t-il été assassiné lors d’une rixe entre voyous ou liquidé par les espions de la reine? Est-il vraiment mort, d’ailleurs, dans cette auberge du Kent, où un coroner a bâclé l’enquête sur son décès? Mille mystères entourent la fin du dramaturge anglais, né la même année que William Shakespeare, et qui partage peut-être bien davantage avec l’auteur du «Marchand de Venise»…

Point final 1/6

Titre:
Qui ?
Chez qui ?

Lundi, 31 mai 1593. Une maison tranquille de Deptford, petit port des faubourgs de Londres, sur la Tamise. C’est une taverne privée, une bâtisse qu’on peut louer à Dame Eleanor Bull, une veuve rentière, disposant de relations à la cour, pour des réunions discrètes. Trois hommes sont assis ensemble et boivent, un quatrième est allongé sur un divan, à quelques mètres. Il est jeune, et ivre. Tous sont là depuis une quinzaine d’heures, et ont passé la journée à boire du vin, jouer au backgammon et à deviser. Il est 18h, un soleil pâle baigne encore les poutres basses de la pièce. Arrive l’heure de payer. Un des hommes assis à la table ordonne au jeune homme de payer pour toute l’assemblée. Celui-ci refuse. Pourquoi devrait-il tout payer seul? Mais l’autre insiste. Le jeune homme se met difficilement debout, attrape la dague d’un de ses compagnons – portée à la ceinture dans le dos, à la mode espagnole de l’époque – et le frappe sur la tête, une fois, deux fois. L’homme blessé saigne, il saute sur ses pieds, attrape le poignard et le retourne vivement contre son agresseur, en visant le front. Le jeune homme s’écroule, la lame s’est enfoncée au-dessus de son œil droit, la mort est instantanée. Christopher Marlowe, le bad boy du théâtre élisabéthain, fils de cordonnier, auteur à succès, querelleur, libre penseur, radical, épicurien et formidable créateur du blank verse, le vers libre, n’avait pas 30 ans.

Gracié par la reine

«Il n’y a pas de mort plus documentée dans l’histoire de la littérature anglaise», s’amuse John Hunt, le vice-président de la Société Marlowe, installée à Canterbury, la ville natale du poète terrible. Le rapport du coroner, passé le lendemain dans la maison de Deptford pour officialiser sa mort, est d’une précision et d’une complaisance qui étonnent. Le texte perdu pendant des siècles a été retrouvé à force de ténacité en 1925 dans les archives publiques de Londres par l’universitaire américain John Leslie Hotson, grand spécialiste des enquêtes littéraires historiques, et admirateur de Marlowe – ce fut un petit événement à l’époque. Car le rapport se contente de reprendre telle quelle la version des meurtriers du poète, sans leur poser la moindre question, sans jamais mettre en doute leur parole – ce qui ne laisse pas d’intriguer, d’autant que le coroner est venu avec seize hommes, une escorte fort nombreuse. Dame Eleanor n’est pas interrogée. L’officier n’est même pas celui qui aurait dû venir: en effet, c’est le coroner au service direct de la Couronne qui a authentifié le crime, ayant préséance sur l’officier local puisque la veille du meurtre la reine Elisabeth avait quitté Londres pour sa résidence de Nonsuch, à moins de 12 miles de Deptford. Voulait-il aller, vite, devait-il aller vite? Le coroner royal prend les dépositions des trois hommes et expédie l’affaire, sans même convoquer amis ou famille pour identifier le corps, alors que Londres où réside Marlowe est à moins de 30 minutes à cheval. Le jeune homme est enterré dès le lendemain, dans une tombe non marquée du cimetière Saint-Nicolas de Deptford. Et son meurtrier est gracié 28 jours plus tard, par Elisabeth Ire en personne. Il avait agi en état de légitime défense…

Nid d’espions

Une enquête bâclée, enlevée au coroner qui aurait dû normalement s’en charger, un corps introuvable et un meurtrier gracié en un temps record, alors que la victime était une célébrité: de quoi alimenter la suspicion. Mais pas autant que la personnalité des trois acolytes de Marlowe au soir de sa mort: trois espions patentés, experts en embrouilles, complots et autres liquidations secrètes. Tous travaillant pour la reine.

Il y a là Robert Poley, le messager très spécial de la Couronne, habitué des voyages sur le continent où il fait surveiller les Anglais catholiques en exil, qui montent des complots contre Elisabeth, les Espagnols catholiques, ennemis jurés des Anglais, et tous les catholiques en général – les années 1580 dans toute l’Europe sont riches de conspirations religieuses et de tentatives d’assassinat. Accessoirement, Poley pratique aussi le trafic de fausse monnaie. Sept ans plus tôt, c’est lui qui a déjoué le complot de Babington en séduisant cet Anglais naïf qui voulait rendre le trône d’Ecosse à Marie Stuart, la catholique, et l’installer aussi sur le trône d’Angleterre. Ce soir-là, Poley arrive tout juste de La Haye, où il a été envoyé en mission par la reine. A ses côtés son homme de main Nicholas Skeres, chargé des basses besognes. Le troisième larron est celui qui a tué Marlowe: Ingram Frizer, un autre petit délinquant. Il travaille pour le puissant protecteur et ami de Marlowe, Thomas Walsingham, lui-même aussi espion, cousin et bras droit de Sir Francis Walsingham, ce secrétaire d’Etat resté dans l’histoire comme le père du premier service d’espionnage britannique, déjà très centralisé, paranoïaque et très efficace. Un trio «glissant comme une anguille, habitué aux mensonges et aux faux», comme l’écrit Charles Nicholl, un universitaire anglais fasciné par Marlowe, et dont l’enquête historique The Reckoning (1995) se lit comme un polar.

Bien sûr, Christopher Marlowe aussi était un espion, la chose est acquise aujourd’hui, tant les indices sont nombreux et concordants. Il a probablement été recruté au service de Sa Majesté dès ses années à Cambridge, il n’était pas rare à l’époque que le pouvoir recrute des agents à l’Université: signe que le vivier de ces futurs intellectuels intéressait les politiques au plus haut point, le chancelier de Cambridge n’était autre que Lord Burghley, le plus important ministre d’Elisabeth, qui ne reculait devant aucune affaire louche pour avancer ses pions, et gouvernait avec Sir Francis Walsingham.

Le plaisir de Sa Majesté

Que Marlowe travaillait pour l’Etat expliquerait pourquoi le Conseil privé (le cabinet de la reine), dont Lord Burghley faisait partie, soit intervenu, en un geste rarissime, pour imposer qu’on lui donne son diplôme de Master of Arts, qui lui avait d’abord été refusé en raison de ses absences nombreuses et prolongées de l’Université (attestées par les dates sur les carnets de repas, conservés dans les archives de Cambridge). «Il a rendu bon service à Sa Majesté et mérite d’être récompensé pour sa loyauté… Ce n’est pas le plaisir de Sa Majesté qu’une personne employée comme lui au bien du pays soit calomniée», peut-on lire dans sa lettre aux autorités universitaires. Qui se sont immédiatement exécutées…

Il est à peu près sûr aujourd’hui que Marlowe à cette époque s’est rendu plusieurs fois en France, à Reims, pour surveiller ce foyer de la contestation catholique anglaise, où est née la conspiration Babington. Aux Pays-Bas il a été arrêté pour fabrication de fausse monnaie. Il a aussi peut-être accompli des missions à Paris: dans sa pièce, Massacre à Paris, qui fait allusion à la Saint-Barthélemy, traumatisme pour les protestants s’il en est, le roi Henri III assassiné remet un message à un agent anglais pour la reine: selon certains auteurs, il pourrait s’agir de Marlowe lui-même.

Tambutlaine?

Si Marlowe a tant donné de sa personne pour l’Etat, pourquoi ses anciens compagnons se sont-ils ensuite tournés contre lui? Aucune thèse ne s’impose. On sait juste que deux semaines avant le fatal guet-apens de Deptford, alors qu’une campagne d’affiches dans Londres menaçait les réfugiés protestants du continent, signée «Tambutlaine», Marlowe, lui-même auteur de T amburlaine the Great, avait été arrêté pour hérésie, crime terrible à l’époque, puni de pendaison ou de démembrement: des lettres impies et accablantes avaient été trouvées dans la chambre de son ami Kyd, qui accusa Marlowe d’en être l’auteur. Hérésie, sodomie, traîtrise… Signe pourtant qu’il était toujours protégé et bien en cour: alors que Kyd, accusé des mêmes turpitudes, subissait les affres de la torture et restait emprisonné, Marlowe fut laissé en liberté, sous l’unique et légère condition de rester dans la région, et de se présenter tous les jours aux autorités locales.

Ecrits posthumes

Alors? Certains des admirateurs de Marlowe ont une explication des plus simples, et des plus hardies à la fois. Si ses compagnons n’avaient aucune raison de tuer Marlowe, c’est qu’ils ne l’ont pas fait. Ces experts en tricheries, coups montés et doubles jeux n’ont fait que feindre la mort de Marlowe. D’où la précipitation de l’enquête du coroner, la tombe anonyme, et même l’emplacement de la blessure – «si vous enfoncez une lame dans les yeux le sang jaillit sur tout le visage et vous ne pouvez plus l’identifier», explique suavement John Hunt, de la Marlowe Society, où l’on croit fermement à la thèse de la substitution… Un autre cadavre aurait été enterré à la place du turbulent dramaturge. Celui-ci aurait ensuite pu mener le plus secrètement du monde ses surveillances, en voyageant incognito dans toute l’Europe troublée, notamment en Italie. Sa disparition aurait aussi empêché qu’il soit interrogé et fasse des révélations potentiellement embarrassantes.

Plus fort encore: après sa mort, Marlowe aurait aussi continué à écrire… sous le nom de Shakespeare.

C’est un journaliste américain, Calvin Hoffman, qui a donné ses lettres de noblesse il y a une cinquantaine d’années à cette théorie pour la première fois formulée à la fin du XIXe siècle: le remuant natif de Canterbury serait le véritable auteur de certaines des pièces de son exact contemporain (ils sont nés à quelques mois d’écart, se connaissaient et fréquentaient les mêmes troupes et théâtre). L’argument des partisans de cette thèse est bien connu: comment imaginer sinon que Shakespeare, qui n’est pas allé à l’université, ait pu seul faire usage d’autant de citations et de constructions empruntées au latin et au grec, et écrire des pièces à la structure si élaborée et complexe? Selon Hoffman, qui citait volontiers une lettre du début du XVIIe évoquant un dramaturge anglais résidant à Padoue, c’est Marlowe qui aurait au moins partiellement écrit les pièces italiennes du grand William, que Francis Walsingham, son patron et ami, inventeur des services secrets britanniques, aurait ensuite fait recopier…

«Crowdwriting» avant l’heure

L’Américain s’est à ce point passionné pour cette thèse qu’il a fait rouvrir la tombe de Walsingham en 1956, persuadé qu’il y trouverait des liasses de notes, des preuves – en vain. Il suffit de taper «Marlowe co-author» dans Google pour voir la fortune de cette thèse, pourtant réfutée par les Shakespeariens qui rappellent combien l’époque était aux emprunts, aux citations, aux collages – du crowdwriting avant l’heure… Encore aujourd’hui, des universitaires et de simples amateurs participent tous les ans au Prix Calvin and Rose G. Hoffman, qui récompense les travaux faisant avancer la thèse marlovienne. Le testament de l’excentrique Américain prévoit même que la moitié de sa fortune, actuellement placée, ira à la personne qui apportera la preuve définitive que Marlowe, c’est Shakespeare…

Le tabac et les garçons

D’autres thèses moins exotiques coexistent et associent le meurtre à sa vie amoureuse, avec des interprétations diverses. Ainsi un contemporain de Marlowe croyait savoir qu’il avait été victime d’un mari jaloux, tandis que pour le grand Anthony Burgess, qui a consacré sa thèse à Christopher Marlowe, ainsi que son dernier roman (acclamé par le public et la critique), c’est son intérêt pour les jeunes hommes qui a causé sa perte. «Celui qui n’aime ni le tabac ni les garçons rate quelque chose», aurait dit Marlowe… Selon certains auteurs, c’est l’épouse de Francis Walsingham qui aurait commandité le meurtre, jalouse des relations entre les deux hommes; selon d’autres, c’est l’espion Poley qui aurait été jaloux… Les croyances du poète aussi le mettaient en danger: il était membre de L’Ecole de la nuit, un club de libres penseurs (dont faisait aussi partie l’aventurier explorateur Sir Walter Raleigh) rassemblant géographes, mathématiciens ou philosophes, qui se réunissait en cachette pour discuter des écrits de Machiavel ou d’avancées scientifiques comme les travaux de Galilée, qui agitaient toute l’Europe intellectuelle. A-t-il été exécuté de peur qu’il ne mette en cause ses compagnons?

Christopher Marlowe est honoré depuis 2002 dans le célèbre Coin des poètes de Westminster Abbey. Un point d’interrogation accompagne la date présumée de sa mort, après l’intense lobbying de la Société Christopher Marlow: le débat continue…

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Marlowe

«La Tragique Histoire du docteur Faust»

«Ah, Faust, Maintenant tu n’as plus qu’une heure à vivre Et ensuite tu seras damné pour l’éternité! Restez tranquilles, sphères célestes en mouvement permanent, Que le temps s’arrête, et que minuit ne vienne jamais. Œil de la Nature qui éclaires, lève-toi, relève-toi, et crée Un jour perpétuel; ou fais que cette heure Devienne une année, un mois, une semaine, un jour entier, Que Faust se repente et sauve son âme! O lente, lente currite, noctis equi! (Ô, chevaux de la nuit, hâtez-vous lentement, lentement!) Mais les étoiles avancent, le temps passe, l’horloge va sonner, Le diable va arriver, et Faust doit être damné»