Christopher Nolan au firmament

Science-fiction Le réalisateur de «Batman» célèbre l’esprit d’aventure dans «Interstellar»

Ce blockbuster d’auteur s’invite d’emblée dans la liste des grands films américains

Les livres et les maquettes de navettes spatiales prennent la poussière. Il n’est plus temps de rêver, il s’agit de survivre. L’Amérique affronte la mère de tous les «dust bowls». A bout de souffle, la Terre n’arrive plus à nourrir ses habitants. Ancien pilote de la NASA, Cooper (Matthew McConaughey) s’est reconverti dans la culture du maïs. Veuf, il élève seul ses deux enfants, Tom, garçon terrien, et Murphy, cette fillette que la science attire. Il regrette le temps où, les yeux levés vers le ciel, «on se demandait quelle était notre place dans les étoiles».

Pilote embourbé dans un quotidien cataclysmique, Cooper s’interroge sur les phénomènes inexpliqués de la bibliothèque. Quel esprit frappeur fait tomber les livres? A quoi rime le code binaire que le fantôme a tracé dans la poussière? Il donne les coordonnées d’une base secrète où ce qui reste de la NASA travaille à un projet spatial de la dernière chance: partir vérifier si trois planètes d’une galaxie lointaine seraient susceptibles d’accueillir l’humanité. L’équipage de l’Endurance , soit Cooper aux commandes, les Drs Romilly, Doyle et Ward (Anne Hathaway), prend le large.

En s’attardant dans la zone d’attraction d’un trou noir (joliment baptisé Gargantua…), Cooper éprouve la relativité du temps qui creuse encore la distance le séparant de sa fille: Murphy (Jessica Chastain) a maintenant 33 ans, comme lui… Il brave aussi des dangers bien humains: mensonges et griserie prométhéenne…

Originellement dévolu à Steven Spielberg, le projet d’Interstellar est finalement échu à Christopher Nolan, auréolé du triomphe milliardaire de la trilogie Batman . Le cinéaste s’est associé à son frère Jonathan pour le scénario et à l’astrophysicien Kip Thorne pour la rigueur scientifique de ce périple stellaire au casting all-stars.

Le réalisateur est réputé pour garder jalousement le secret sur ses tournages. Rien n’a filtré de ce grand spectacle, hormis une note d’intention: «Une aventure spatiale sur un voyage interdimensionnel à travers un trou de ver.»

Les comédiens ont reçu des fragments de dialogues sous enveloppes cachetées. Même Hans Zimmer, le compositeur fidèle, n’a pas eu accès au scénario, juste obtenu un feuillet sans rapport avec le film. La démarche s’est avérée probante, car Zimmer a troqué sa section de trombones rugissants contre de grandes orgues et cherché l’inspiration dans le sérialisme d’Arvo Pärt plutôt que les staccatos de John Williams.

Résolument adulte, Interstellar se réclame de la «hard science» sans se départir de sa dimension humaine. Il se satellise d’emblée parmi les grands films de science-fiction. Il s’inscrit aussi dans la mythologie américaine de la conquête. «On était des explorateurs, des pionniers, pas des gardiens», regrette Cooper. Interstellar pose Les Raisins de la colère comme prolégomènes à 2001, L’Odyssée de l’espace.

La question hante l’Internet: Interstellar est-il le nouveau 2001? «Vous ne pouvez prétendre que 2001 n’existe pas lorsque vous faites Interstellar , dit Nolan, qui cite aussi Blade Runner de Ridley Scott et Metropolis de Fritz Lang comme références. L’impression de calme que dégage le chef-d’œuvre de Kubrick le met mal à l’aise par rapport à ses propres films, autrement agités. Si Interstellar partage avec 2001 une même ambition philosophique et esthétique, Nolan emprunte au Solaris de Tarkovski cette rhétorique qui fait du chemin de la maison à l’astroport un trajet plus long que celui qui mène à l’autre bout de l’univers. Le compte à rebours est souligné par les cris de désespoir de Murphy…

Avec ses images de différents corps célestes (Saturne, trou de ver, trou noir…) d’une splendeur quasiment abstraite, Interstellar propose un dépaysement visuel total. Et parfois déroutant: les robots surprennent par leurs formes géométriques pataudes, évoquant le monolithe de 2001 . Plus évolués que HAL, ils sont programmés pour cacher 10% de la vérité. Mais, dépourvu de l’algorithme de la peur de mourir, ils font de piètres explorateurs…

Interstellar accuse les défauts usuels: un rien de candeur, un excès de virtuosité parfois glaçant. Il reconduit cette inclination du cinéma américain à réduire le cosmos aux dimensions du cabinet de psychanalyse. Luke Skywalker est le fils de Darth Vader; la chercheuse de Contact rencontre son vieux papa défunt dans le continuum qu’elle explore; et Cooper retrouve sa fille dans l’hypercube lové au fond de Gargantua.

A travers la représentation matérielle du temps, Nolan évacue toute hypothèse théologique pour se concentrer sur l’homme et affirmer, non sans naïveté, la précellence du sentiment sur les fondamentaux de la physique («L’amour est la seule chose qui transcende le temps et l’espace»). Comme toutes les grandes œuvres, le film renvoie néanmoins à la Bible – Adam et Eve, Caïn et Abel, l’arche de Noé… La mission de Cooper est intitulée «opération Lazare» et la fin des temps est proche.

Matthew McConaughey affirme qu’Interstellar est un film «optimiste». Certes, la virée galactique est moins ténébreuse que la schizophrénie de Batman. Christopher Nolan souligne toutefois la révolte de l’homme mortel face au néant en répétant ces vers de Dylan Thomas: «N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit/Rage, enrage contre la mort de la lumière.»

VVV Interstellar , de Christopher Nolan (Etats-Unis, 2014), avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine, John Lithgow. 2h49.

«Interstellar»lie exobiologieet physique quantique, suspenseet métaphysique