Cinéma

Christopher Walken: «Je suis quelqu’un d’ennuyeux»

L’Américain a reçu mercredi soir le prix d’honneur de la première édition des Rencontres 7e art Lausanne, festival non compétitif célébrant les films du patrimoine. Conversation avec un acteur de légende

Christopher Walken était déjà venu en Suisse, mais jamais à Lausanne. Ses premières impressions? «C’est si propre, et la nourriture est bonne.» Invité de marque des Rencontres 7e art Lausanne, récipiendaire du premier prix d’honneur de ce nouveau festival dédié aux films du patrimoine, l’acteur américain, qui fêtera samedi son 75e anniversaire, a conversé dimanche dernier avec Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse, à l’issue de la projection du toujours aussi sidérant Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino.

L’occasion pour lui de rappeler qu’il est devenu acteur par accident, lui qui a commencé sa carrière comme danseur – ce qui lui vaudra en 2001 de figurer dans un clip culte réalisé par Spike Jonze pour la chanson Weapon of Choice de Fatboy Slim, tourné en une nuit dans le lobby d’un hôtel après trois semaines de répétitions.

Tout le monde s’est dit que j’étais bon dans des rôles de fous. Mais j’aurais bien aimé jouer aussi des amants

«Si vous avez eu du succès dans un certain type de rôle, on va vous redemander de refaire la même chose encore et encore, analyse Christopher Walken. Vous savez faire le méchant, l’amant, le gars rigolo ou le meilleur ami, on vous le redemandera. Moi, il se trouve que j’ai joué un type suicidaire dans Annie Hall, de Woody Allen, puis un vétéran du Vietnam qui finit par se tirer une balle dans la tête dans Voyage au bout de l’enfer. Tout le monde s’est alors dit que j’étais bon dans des rôles de fous. J’ai aussi joué plusieurs gangsters. Peut-être parce que je suis né à New York et que j’ai grandi dans la rue… Mais j’aurais bien aimé jouer aussi des amants.»

Mercredi matin, lorsqu’on prend place face à l’immense comédien dans un salon feutré du Beau-Rivage Palace, les souvenirs affluent, les images défilent. Et c’est finalement avec un homme timide et taiseux que l’on conversera une quinzaine de minutes, avec souvent des réponses plus courtes que les questions.

Le Temps: Vous avez démarré votre carrière dans les années 70 en travaillant avec des réalisateurs comme Sidney Lumet, Paul Mazursky, Jonathan Demme ou Michael Cimino. Aviez-vous alors conscience qu’un vent nouveau soufflait sur le cinéma américain, ce qu’on appelle aujourd’hui le Nouvel Hollywood et que célèbrent les Rencontres 7e art Lausanne?

Christopher Walken: Oui, car certains films importants de cette époque, comme Bonnie and Clyde, Easy Rider, Chinatown, avaient été réalisés avant que je commence ma carrière. Cette décennie a marqué la fin de l’ère des studios, une époque durant laquelle il devait être amusant de travailler. Les studios vous demandaient quand vous alliez finir un film, vous répondiez dans deux semaines, et on vous donnait alors un nouveau script en vous disant que vous auriez quinze jours de vacances avant ce nouveau tournage. Le système que les studios avaient mis en place était plutôt bien: vous allez travailler le matin, vous rentrez le soir pour le dîner, et vous avez les samedis et dimanches de congé. Tous les films étaient alors réalisés en six semaines. Casablanca a été tourné en six semaines.

Humphrey Bogart, tout comme James Stewart ou Cary Grant, fait partie des grands acteurs de cette époque des studios. C’est de cette génération que vous vous êtes inspiré au début de votre carrière?

Oui, tous ces acteurs sont des modèles. En plus, ils travaillaient dans des studios, ce qui est agréable, car vous n’avez pas à vous soucier du bruit, de la pluie ou du vent. Vous être sur un plateau, et c’est tout. J’aurais aimé cela, mais aujourd’hui on ne fait plus de films de cette manière. La télévision a également changé beaucoup de choses. Je ne sais pas comment font les acteurs qui travaillent dans des séries. C’est comme s’ils tournaient un film par semaine. Comment arrivent-ils à apprendre leurs dialogues?

On ne vous a jamais proposé des rôles dans des séries?

Si, mais j’ai toujours répondu la même chose: je ne serais pas capable d’apprendre tous ces dialogues.

Vous avez quand même fini par jouer du Shakespeare. Est-ce que vos expériences dans le théâtre classique vous ont d’une certaine manière servi d’apprentissage?

Oui, car dans les films, tout ne passe pas nécessairement par les mots. Et comme j’ai joué dans beaucoup de films très bavards, comme Pulp Fiction ou The Prophecy, avec de longs discours, le fait d’avoir interprété des rôles classiques m’a indéniablement aidé.

Avez-vous parfois des réminiscences d’anciens personnages qui vous aideraient à aborder un nouveau rôle?

Je ne sais pas trop. Parfois, lorsque je joue, je pense à des personnages sans le dire à personne. Je pourrais jouer une scène face à vous en prétendant être Elvis ou Bugs Bunny. Vous seriez alors en train de parler à Bugs Bunny ou Elvis, mais moi seul le saurais.

Vous avez joué plusieurs méchants, par exemple dans Dangereusement vôtre face à Roger Moore en James Bond, ou dans Batman Returns. Est-ce plus amusant de jouer des méchants, comme on l’entend souvent?

Les méchants sont généralement des gens intéressants, sinon ils ne seraient pas méchants. Mais je ne sais pas pourquoi. J’aime beaucoup mon personnage dans Batman Returns, mais mon méchant préféré reste probablement celui que j’incarne dans The King of New York, d’Abel Ferrara.

Parmi les dizaines et dizaines de personnages que vous avez interprétés, y en a-t-il dont vous vous sentez personnellement proche?

Je ne crois pas que j’aie déjà joué quelqu’un qui soit comme moi. Vous savez, je suis très différent de mes rôles: je dirais même que je suis peut-être quelqu’un d’ennuyeux. Je suis marié à ma femme depuis cinquante ans, je vis dans une maison isolée, je joue avec mes chats. Je ne fais rien.

Mais vous tournez beaucoup, et avez notamment été dirigé plusieurs fois par Abel Ferrara et Tim Burton, deux réalisateurs aux méthodes très différentes. Préférez-vous les metteurs en scène qui vous donnent des instructions très précises ou ceux qui travaillent de manière plus organique?

Je préfère la folie. Abel Ferrara, quand les acteurs sont en place, crie «Action»; ensuite, alors qu’on tourne, il débarque dans la scène, vous attrape, vous déplace, vous demande de recommencer. Il vous parle constamment durant les prises, il hurle, et évidemment il coupe tout cela au montage. Ses tournages sont une grande pagaille, mais c’est un merveilleux réalisateur.

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Vous avez réalisé un court métrage, «Popcorn Shrimp». N’avez-vous jamais eu envie de tourner un long?

Non, parce que quand vous êtes réalisateur, tout le monde, les acteurs, le caméraman, le chef éclairagiste, vient vous demander quoi faire. Et je suis très mauvais lorsque je dois répondre à cela. Si vous me demandez ce que vous devez faire, je vous dirais de faire ce que vous voulez.

N’avez-vous jamais au moins essayé d’écrire un scénario?

J’écris parfois, mais ce n’est vraiment pas terrible. Peut-être qu’à ma mort on trouvera une boîte cachée…

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