Roman

Christos Ikonomòu met en mots la rage des Grecs

Des citadins, exilés dans une île de l’Egée, espèrent que le salut leur viendra de la mer. La crise excite la verve et le lyrisme de l’écrivain grec

Dans le précédent recueil de Christos Ikonomòu (Quidam, 2016), des habitants de la banlieue d’Athènes tentaient de s’encourager en répétant: Ça va aller, tu vas voir. Et, bien sûr, ça n’allait pas du tout. D’autres (leurs semblables, leurs frères) ont fait le saut et sont allés voir si «le salut viendrait de la mer». Ils se sont installés sur une île des Cyclades, avec plein de projets pour conjurer la crise sans fin: agriculture biologique, tourisme équitable, vie nouvelle, proche de la nature. Sauf que l’île n’est pas déserte et qu’ils ne sont pas les bienvenus. Pour la population îlienne, ils sont «les Athéniens», d’où qu’ils viennent, «ceux d’aut’part».

En retour, les nouveaux venus traitent les insulaires de «rats». Le salut viendra de la mer est porté par la même rage que Ça va aller, tu vas voir. La langue est toujours aussi verte, efficace, frappante, rythmée et répétitive (remarquablement rendue par Michel Volkovitch), mais la tonalité est plus solennelle, presque prophétique, chargée de nuées d’apocalypse. Et aussi polluée par l’usage des insultes les plus grossières: «Je dis que depuis notre arrivée ici, on a cessé peu à peu de parler comme on pense, et maintenant, on pense comme on parle.»

Paradis et prison

L’île – ses plages, ses grottes, son volcan, sa vue sur onze autres îles – tient à la fois du paradis pour vacanciers et de la prison. Elle est formée de deux parties reliées par un isthme étroit, qui dessinent comme une paire de menottes. Les lieux dits portent des noms inquiétants: Deftèra Parousia – Jugement dernier; mont Pòlemos – guerre, Pikronèri – eau amère, etc. Et si on appelle «le Refuge» une des grandes grottes de l’île, c’est par dérision. Les îliens vivent du tourisme et de l’agriculture. Les deux sont contrôlés par plusieurs mafias qui ne sont pas prêtes à tolérer la moindre incursion sur leur territoire. Les légumes partent à l’exportation. Pour les habitants, c’est oranges d’Afrique du Sud et tomates hollandaises. Les vacanciers paient au prix fort des services médiocres et du poisson congelé.

Les «Athéniens», ces citadins, avec leurs rêves de jardins potagers, d’autarcie alimentaire, de bistrots accueillants et d’un tourisme qui ne serait pas qu’exploitation éhontée, se sont vite fait remettre à l’ordre. Voyez Tàssos: «Trois fois qu’ils l’ont prévenu. Pas une ou deux, trois. Tàssos, pauvre con, tu vas en prendre plein la gueule. On va foutre le feu à ta baraque, mon petit vieux, on va brûler tes champs. Tringler ta gonzesse, massacrer tes mômes.» Ce qu’ils lui ont vraiment fait est atroce. Sa femme est repartie à Athènes avec les enfants. Il a continué à gueuler. Et un jour de fête, il a disparu au fond de la grotte.

Avenir doré

Des disparus, il y en a eu d’autres. Dont le fils de Làzaros, que son père cherche désormais dans toute l’île en hurlant «Pèèèèètrooos! Petràààkias!». Soucieux de lui assurer un avenir doré, il avait quasiment «vendu» le garçon à un gros propriétaire de l’île, un client important de sa taverne, qui avait repéré le joli serveur. Pètros est parti sur le yacht, il n’a pas supporté. Maintenant, Làzaros attend que le salut lui vienne de la mer et lui rapporte son fils. Pour ceux qui survivent, le combat quotidien est rude car «le salut est en panne, en réparation. Il paraît que ce sera long. Cent ans au moins».

Le salut viendra de la mer, c’est comme ça pourtant qu’Àrtemi et Stàvros ont nommé leur ouzerie. Un oncle, riche industriel en Allemagne, leur a loué la baraque vétuste à un «prix d’ami». Ils l’ont aménagée avec amour, pas à pas. On les avait pourtant avertis, d’autres avant eux avaient essayé. Maintenant, ils sont devant les cendres de leur maison. Les «rats» ne les ont pas loupés. Mais les insulaires ne sont pas les seuls à se méfier des Athéniens: la communauté ésotérique de hippies attardés refuse la solidarité offerte. La télévision s’est intéressée au phénomène des néo-îliens: ils sont désormais une attraction touristique.

Procession

Comme dans l’ouvrage précédent, presque tout se passe pendant les fêtes de Pâques, si importantes pour les Grecs. La procession se déroule sous sa fenêtre de Chrònis, qui, dans son fauteuil roulant, nourrit son scorpion de pain et de vin et lit les philosophes. Pendant ce temps, à l’étage, l’Allemand s’occupe d’une fillette que sa maman lui a amenée, et ça, Chrònis ne peut pas le supporter. Un fil relie ces quatre histoires: un vieux, le cerveau perturbé, tient à sa fille des propos d’apocalypse. N’y a-t-il pas des signes?

Le volcan se réveille, les paralytiques se lèvent, le vent a renversé le car scolaire. La fin est proche. Pourtant, il y a toujours quelque chose qui vibre et palpite chez Christos Ikonomòu. Encore noirs des cendres de leur ouzerie, Àrtemi et Stàvros font voler leur cerf-volant sur la plage. Mort et résurrection: «Parce que la vie veut vivre. Voilà tout. Aucun secret.»


Christos Ikonomòu, «Le salut viendra de la mer», trad. du grec et postface de Michel Volkovitch, Quidam, 190 p.

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